Destination : néant.
Atthis, penser à moi te devient odieux
Quand ton désir ailé vole vers Andromède....
Sappho.
Il est six heures du soir, la nuit commence et mon verre est aux trois quarts vide...
Il eût mieux valu qu'il fût aux trois quarts plein.
Dans le cadre de ma cure de désintoxication, c'eût été un réel progrès.....
La semaine dernière, à la même heure, j'avais déjà vidé mon verre, ensuite un autre avait suivi....
Classique. J'entre ici dans un cercle infernal. Qui doit
surmonter la déprime sait de quoi je parle.Un vide (sidéral) à combler : vous voici dans l'abîme.
C'est ce qui arrive lorsque les amis se sont dispersés à tout vent et que la copine a claqué la porte.
Question copine, notez bien, je parle de « celle d'avant ». Gaëlle m'a déclaré tout de go: « Pour retrouver ta liberté, arrête de picoler », ajoutant, perfide: « Le sevrage aurait aussi des effets bénéfiques sur ta libido ! »
Ce n'est pas très gentil pour moi, pourtant je ne la contredis pas, elle a raison. Une fois à l'état pâteux, je ne me sens pas en veine d'écriture, ni d'ailleurs apte à quoi que ce soit d'autre, sexe compris.
Mon inspiration s'est évanouie, comme noyée dans la boisson. Sidérant.
Rassurez-vous, tout cela va bientôt changer : le mois prochain, mon verre sera à nouveau plein, mais cette fois d'eau minérale. Oui, je serai enfin libéré de mon addiction. Enfin, cela reste à voir....
On peut toujours rêver....
Car entre temps, j'ai rencontré Sonia, la supersoliste des Concerts Tempsdechien. Je l'ai tout de suite repérée à son allure slave, ses allures de saltimbanque. J'aime les filles de l'est, en général et celle-ci en particulier. Je la trouve bien roulée, sexy, bref tout-à-fait à mon goût. J'aimerais que la réciproque fût vraie.
Elle grande, lumineuse, elle a quelque chose de solaire avec sa chevelure blond cendré.
Rien d'étonnant: Sonia Popoff appartient à une famille d'émigrés russes, installée en France du côté des années vingt. C'est une artiste, une vraie, universellement douée, perpétuellement fauchée.
Elle gagne sa vie en donnant des récitals de harpe slavonne. A son brio d'intrumentiste, Sonia joint deux atouts de poids. Oh non, pas ceux que vous pensez, je parle du punch qu'elle manifeste en toutes circonstances et de sa « présence sur scène ». Sonia s'adapte à tous les lieux, tous les publics.
Pour ce qui est de la bagatelle, ma nouvelle égérie assure. Un feu d'artifice irracontable. Elle improvise aussi brillamment qu'elle fait jaillir les arpèges de son instrument. Ce qui n'exclut pas pour autant les questions dérangeantes :
« Au fait, me demande-telle, pourquoi as-tu rompu avec ...
je ne sais plus, Gaëlle... enfin, ton ex?
- Je crois bien qu'elle me considérait comme un
pochard.
- Normal. Boire ou faire l'amour, il faut choisir: conjonction alternative. Être sobre et faire l'amour, conjonction copulative. Simple nuance grammaticale».
J'ai mis longtemps à lui parler de mon roman, que j'ai virtuellement abandonné. La Science-fiction, c'est un genre un peu spécial, casse-pipe au possible. C'est une planche savonneuse sur laquelle jon dérape maintes fois en essayant de la grimper (je parle de la planche).
Sonia manifeste de la curiosité pour ce projet, elle demande même le titre de mon oeuvre future :
« Eh bien, fais-je, je pense à quelque chose comme
: « les harpes
d'Andromède » .
- Des harpes dans ton récit ? Je dresse l'oreille ! Que viennent-elles faire ?
- La harpe est un arc bandé, le trait d'union entre ciel et terre, entre passé et futur. Elle relie l'homme à ses racines. Au jardin des Délices, c'est le symbole du sexe féminin, une toile d'araignée en quelque sorte ,où le mâle imprudent se fait piéger comme un vulgaire moucheron.
- Et que vient faire ton ... Andromède ?
- C'est le nom d ela constellation la plus proche d ela nôtre. On suppose que le premier voyage interstellaire pourrait se faire dans ces coins-là. Et puis, Andromède est une héroïne de la mythologie.
- Héroïne ? Elle se shoote, en plus ?
- Non. Elle est captive d'un monstre affreux. Heureusement pour elle, Persée
vient la délivrer monté sur son cheval Pégase
- C'est
celui qui a gagné au tiercé la semaine dernière ! Et dans ton roman, le monstre, c'est qui ?
- Une Société injuste, oppressante, inhumaine, que les astronautes cherchent à fuir.... Attention, ça se passe en 2090, à la fin de la nième Guerre mondiale. Notre planète est devenu invivable. Ses habitants ont fait tout ce qu'il fallait pour la détruire. A deux doigts de l'issue fatale, il ne reste qu'une ressource aux rescapés : s'échapper de cet enfer coûte que coûte. Ces pionniers de l'évasion disposent des grands moyens. Ils lancent dans l'espace un microcosme, leur ilôt de survie en quelque sorte.
- Qu'ils prennent pour une Terre en miniature ?
- Telle qu'ils voudraient qu'elle fût. Tous les ingrédients sont réunis pour
que les derniers représentants de la race humaine puissent y vivre libres et heureux. Seulement voilà, les bonnes résolutions du départ s'en vont à vau-l'eau, comme l'astronef. Chemin faisant,
les cosmonautes reconstituent une forme de société pire que celle qu'ils ont connue et fuie. Ils réinventent des codes, des normes, des castes, Les conflits reviennnent, puis carrément la guerre
entre eux. la boucle est bouclée.
- Inutile de continuer, je file le train. Je te vois venir. Vu que c'est mon jour de bonté, je décerne la mention « passable » à ton projet de roman. Encore faut-il que ton histoire tienne debout. A présent que l'idée est lancée, à toi de voir comment tu vas traiter ça.
- Comme des choses de la
vie...."
Sonia hausse les épaules. Pour elle justement, l'écriture n'est pas la vie.
Le démon de l'écriture reprend le dessus. Impossible d'arrêter en si bonne voie.
Le trajet vers Andromède représente des milliers d'années-lumière, les passagers risquent de trouver le temps long, peut-être mes lecteurs aussi !
Question : comment fait-on pour se reproduire dans ce microcosme ? Car, à moins de mettre les habitants de l'astronef en hibernation, ou de trouver un moyen pour prolonger leur vie aussi longtemps que dure leur voyage, il ne peut s'agir des mêmes individus à l'arrivée qu'au départ. Pour faire court, je vais saute les générations : ce seront au mieux les enfants des enfants de leurs petits-enfants etc... qui arriveront à destination.
Réponse
: je pose le principe que les voyageurs sont clonés, donc se dupliquent indéfiniment sans recours à la reproduction sexuée. C'est
une technique expérimentale à l'heure où j'écris, mais fort prisée des auteurs de science-fiction. Admettons qu'on puisse se reproduire indéfiniment sans recours à la reproduction sexuée....
Astucieux, non ? Surtout pratique ! Un individu
parfaitement identique au précédent le remplace dès que la maldaie ou la simple usure de ses organes l'ont rendu inapte au service. Donc, il se survit à lui-me indéfiniment.
Je pense "Eurêka !" et m'exclame : "Youpi !", cela fait moins pédant.
J'explique ma solution à Sonia, qui ne paraît pas convaincue.
- Avec ça, les couples n'ont plus de raison de se former. C'est grave, ça, parce qu'il n'y a plus d'émotions amoureuses ! Sans sexualité, plus d'amour, donc plus de plaisir !
- Est-ce que les peupliers connaissent l'émoi ? Certes non ! On en fait des boutures et l'espèce ne s'en porte que mieux. Vive la reproduction végétative ! Aucun risque de
débordements sexuels dans un monde où tout est cloné.
- Oui, mais c'est un brin trsitounet. On s'ennuie en l'absence d'émotion amoureuse. Il faut une part de rêve ou de fantasmes dans l'existence. Ton roman ne trouvera pas de lecteurs.
Elle sait ce qu'elle veut, Sonia. Sa présence à mes côtés, son odeur animale m'attirent et me troublent. Une goutte d esueur perle sur sa peau moite. Impossible d ene pas
remarquer que son corsage est entrebâillé. Impossible de penser à autre chose... donc d eme concentrer sur mon roman !
En attendant, je m'efforce d'entretenir le suspense en broouillant les pistes. Mon héroïne s'appelle Edmée. Elle est musicienne comme Sonia. Il faut bien faire cette concession
au réel....
Oui ? mais comment introduire le fantastique dans mon récit ? Une idée me vient.
Edmée est préposée à la réception des signaux venus de l'extrême-ailleurs. Pendant des années, des siècles, elle -ou l'un des ses nombreux clones successifs- n'a capté que des
radiations diffuses, sans intérêt. Et puis un jour, les signaux s'ordonnent pour former des sons organisés, analogues à ceux que produiraient des cordes pincées. D'abord ténus, presque
imperceptibles, ces artefacts s'amplifient à l'approche de l'objectif. Ce sont les harpes d'Andromède. Leur son nous vient d'un monde meilleur. Notre âme entre en résonance avec leurs cordes
tendues. Pythagore avance que les astres émettent des harmonies puissantes et douces, inaudibles aux oreilles humaines. Sauf en cet instant d eparoxysme où l'énergie tellurique rejoint les forces
du cosmos. Ouf ! C'est bien dit, non ?
Tel n'est pas l'avis de Sonia, décisdément contrariante.
- À la fin, tu me gaves avec ton déluge lyrique, fait-elle. Est-ce qu'il ne serait pas plus simple de dire que les êtres se rejoignent dans la musique ?
Sonia adore la musique et déteste les longs discours, surtout lorsqu'elle les trouve ampoulés... Elle bâille à se décrocher la mâchoire... en fait, c'est de mon récit qu'elle décroche. Après tout, il est minuit passé.... Demain est un autre jour, dit-elle avec un sourire mutin, en se lovant tout contre moi.
« N'attendons pas que les progrès du clonage aient banni toute forme de sexualité. Profitons des plaisirs de la vie pendant qu'il est encore temps ! »
Le lendemain, Sonia est à des années-lumière de la Science-Fiction. Sereine, détendue, elle saisit son instrument avec un sourire radieux. M'offre un réveil en musique.
C'est un moment d'extase. La fluidité du jeu de la harpiste est stupéfiante. Je l'écoute émerveillé, sans bouger, craignant de gâcher cette harmonie venue du ciel : de l'émotion à l'état pur. La question du clonage ne se pose pas pour l'artiste. Son seul talent suffit à l'abriter des outrages du temps. Il ne vieillit ni ne meurt réellement, parce qu'il sait que d'autres prendront ensuite le relais.
Sonia me demande comment cette histoire finit. J'hésite sur la façon de conclure mon récit.
« Ma foi, dis-je, il y a deux issues possibles. Je commence par la plus optimiste : mettons que les harpes d'Andromède émettent un message de bienvenue en provenance de cette galaxie. Qu'à l'origine de cette divine harmonie, il y ait quelque exo-planète, disons une autre Terre hospitalière qui attend gentiment les cosmonautes, où ils n'auront qu'à se poser en douceur.
- Super! Ce serait trop chouette !
- Ne t'emballe pas, laisse-moi poursuivre. Il existe une autre éventualité
moins plaisante : les harpes dissimulent les voix de sirènes dangereuses. Ce sont de sinistres créatures qui cherchent à attirer l'astronef dans un piège mortel, du genre « trou
noir », où nos voyageurs de l'espace iront se perdre corps et âme.
- Là, ce serait terrifiant!
- Tu as a raison, je ne peux pas conclure ainsi, je dois y réfléchir encore.
Et si, tous comptes faits, le roman n'avait pas de fin? Si les prétendues « harpes d'Andromède » n'étaient qu'un phénomène vide de sens. Si leurs harmonies n'étaient porteuses d'aucun
message ? En ce cas, les passagers de l'astronef poursuivraient leur route absurde en direction d'une autre galaxie, à la recherche d'un improbable ailleurs...
- Waouh ! Là, je ne te suis plus très bien....
- Je veux dire quelque chose dont ils igorent tout, qui sans doute n'existe pas.
- Ta façon d'ecamoter la fin ne me plaît pas. Il faut qu'il y ait quelque chose au bout du voyage !
- À défaut d'extra-terrestres, nous voyageurs peuvent toujours trouver entre eux des relations plus justes et plus fraternelles.
- La chute est astucieuse, mais cela part de considérations trop abstraites pour moi. La Science-Fiction, comme tout le reste d'ailleurs, je trouve ça nul quand il faut se prendre la tête.
Je vois lles chsoes comme au cinéma : l'extra-terrestre, c'est l'autre, c'est-à-dire Alien ou bien E.T. Sinon, rien.
Cette fille a visé juste.Elle a une sacrée capacité d'écoute, jointe au sens intuitif d ela communication et d ela repartie. Ses remarques en tous cas sont pertinentes. Sans malice aucune, elle me reprend sur un ton de moquerie gentille. Cela m'aide au moins à mettre un peu d'ordre dans mes idées... un bouillonnement que j'arrive mal à maîtriser.
Reste ce problème que je n'aime pas à redescendre sur terre. Sonia monte facilement au septime ciel, mais garde toujurs un reste de B.S. P. (bon sens paysan).
« Attention, me prévient-elle, de peur que tu ne libères des forces cachées, n'ouvre pas sans précautions la boîte de Pandore ! »
Il faut le faire pourtant. Car au fond de la boîte vide, demeure un bien précieux : l'espérance.
Tel pourrait être le mot de la fin. Comment puis-je être aussi
aveugle?
Je m'offre un bref retour sur image, je fais en quelque sorte mon examen de conscience.Après que Gaëlle m'ait plaqué, j'ai fabriqué de toutes pièces le personnage d'Edmée. Une héroïne de fiction, qui ne se décide pas à prendre corps. Du coup, je n'ai pas su voir Sonia. Celle qui est auprès de moi, si réelle, palpable et en même temps si fragile. Un faux pas de ma part peut briser à jamais notre relation.
La réalité éclate : Sonia seule compte. Son visage de Sonia émerge de mon ébauche de roman. Si je continue à m'égarer enn vaines élucubrations, je la perdrai, je gâcherai sans retour l'instant magique que nous vivons. La vie est trop courte pour oublier de prendre quelqu'un dans ses bras.
« Ce n'est pas tout ça, fait-elle brusquement, il faut vraiment que j'y aille. Je répète dans une heure au Conservatoire. Pour ce qui est de ton texte, je ne sais pas quoi te dire, c'est à toi de voir. Contacte un éditeur. Si tu cherches des adresses, il y a pour cela les pages jaunes de l'annuaire.
Tout de même: à ta place, je commencerais par un tirage à mille exemplaires. Un pour toi, dix pour la famille, vingt pour les amis. Les neuf cent soixante neuf autres iront garnir tes placards ou ton grenier. Méfie-toi, les invendus, ça prend de la place. Sur ce, bye, je m'escampe. »
Puis mon égérie disparaît au coin de la rue pour aller se fondre dans l'obscurité.
Je froisse rageusement mon brouillon, jette au panier ce texte déjanté, ce projet inorganisé, mal calculé, ce roman mal embouché. Qui est aussi le sien. Le nôtre.
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