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  • Jean-Claude Boyrie
  • Le blog de Jean-Claude Boyrie
  • Homme
  • 17/09/1945
  • France Montpellier Hérault
  • curieux de tout libre penseur aimant la vie
  • Ancien fonctionnaire à la retraite, je consacre mon temps libre aux activités cuturelles (Histoire de l'Art, Ateliers d'écriture). Je participe occasionnellement à des concours de poésie ou de nouvelles, sans préoccupation de publier quoi qu

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Dimanche 3 janvier 2010 7 03 /01 /Jan /2010 09:22

Destination : néant.

ANDROMEDE.jpg

Atthis, penser à moi te devient odieux

Quand ton désir ailé vole vers Andromède....


Sappho.

 

Il est six heures du soir, la nuit commence et mon verre est aux trois quarts vide...

Il eût mieux valu qu'il fût aux trois quarts plein.

Dans le cadre de ma cure de désintoxication, c'eût été un réel progrès.....

La semaine dernière, à la même heure, j'avais déjà vidé mon verre, ensuite un autre avait suivi....

Classique. J'entre ici dans un cercle infernal. Qui doit surmonter la déprime  sait de quoi je parle.Un vide (sidéral) à combler : vous voici dans l'abîme.

  C'est ce qui arrive lorsque les amis se sont dispersés à tout vent et que la copine a claqué la porte.

Question copine, notez  bien, je parle de « celle d'avant ». Gaëlle m'a déclaré tout de go: « Pour retrouver ta liberté, arrête de picoler », ajoutant, perfide: « Le sevrage aurait aussi des effets bénéfiques sur ta libido ! »  

Ce n'est pas très gentil pour moi, pourtant je ne la contredis pas, elle a raison. Une fois à l'état pâteux, je ne me sens pas en veine d'écriture, ni d'ailleurs apte à quoi que ce soit d'autre, sexe compris.

Mon inspiration s'est évanouie, comme noyée dans la boisson. Sidérant.

Rassurez-vous, tout cela va bientôt changer : le mois prochain, mon verre sera à nouveau plein, mais cette fois d'eau minérale. Oui, je serai enfin libéré de mon addiction. Enfin, cela reste à voir....

On peut toujours rêver....

 

Car entre temps, j'ai rencontré Sonia, la supersoliste des Concerts Tempsdechien. Je l'ai tout de suite repérée à son allure slave, ses allures de saltimbanque. J'aime les  filles de l'est, en général et celle-ci en particulier. Je la trouve bien roulée, sexy, bref tout-à-fait à mon goût. J'aimerais que la réciproque fût vraie.

Elle grande, lumineuse, elle a quelque chose de solaire avec sa chevelure blond cendré.

Rien d'étonnant: Sonia Popoff appartient à une famille d'émigrés russes, installée en France du côté des années vingt. C'est une artiste, une vraie, universellement douée, perpétuellement fauchée.

Elle gagne sa vie en donnant des récitals de harpe slavonne. A son brio d'intrumentiste, Sonia joint deux atouts de poids. Oh non, pas ceux que vous pensez, je parle du punch qu'elle manifeste en toutes circonstances et de sa « présence sur scène ». Sonia s'adapte à tous les lieux, tous les publics.

Pour ce qui est de la bagatelle, ma nouvelle égérie assure. Un feu d'artifice irracontable.  Elle improvise aussi brillamment qu'elle fait jaillir les arpèges de son instrument. Ce qui n'exclut pas pour autant les questions dérangeantes :

« Au fait, me demande-telle, pourquoi as-tu rompu avec ... je ne sais plus, Gaëlle... enfin, ton ex?

    - Je crois bien qu'elle me considérait comme un pochard.

  - Normal. Boire ou faire l'amour, il faut choisir: conjonction alternative. Être sobre et faire l'amour, conjonction copulative. Simple nuance grammaticale».

 

J'ai mis longtemps à lui parler de mon roman, que j'ai virtuellement abandonné. La Science-fiction, c'est un genre un peu spécial, casse-pipe au possible. C'est une planche savonneuse sur laquelle jon dérape maintes fois en essayant de la grimper (je parle de la planche).

Sonia manifeste de la curiosité pour ce projet, elle demande même le titre de mon oeuvre future :

«  Eh bien, fais-je, je pense à quelque chose comme : « les harpes d'Andromède » .

  - Des harpes dans ton récit ? Je dresse l'oreille ! Que viennent-elles faire ?

  - La harpe est un arc bandé, le trait d'union entre ciel et terre, entre passé et futur. Elle relie l'homme à ses racines. Au jardin des Délices, c'est le symbole du sexe féminin, une toile d'araignée en quelque sorte ,où le mâle imprudent se fait piéger comme un vulgaire moucheron.


HARPE


  - Et que vient faire ton ... Andromède ?

  - C'est le nom d ela constellation la plus proche d ela nôtre. On suppose que le premier voyage interstellaire pourrait se faire dans ces coins-là. Et puis, Andromède est une héroïne de la mythologie.

  - Héroïne ? Elle se shoote, en plus ?

  - Non. Elle est captive d'un monstre affreux. Heureusement pour elle, Persée vient la délivrer monté sur son cheval Pégase

   - C'est celui qui a gagné au tiercé la semaine dernière ! Et dans ton roman, le monstre, c'est qui ?

  - Une Société injuste, oppressante, inhumaine, que les astronautes cherchent à fuir.... Attention, ça se passe en 2090, à la fin de la nième Guerre mondiale. Notre planète est devenu invivable. Ses habitants ont fait tout ce qu'il fallait pour  la détruire. A deux doigts de l'issue fatale, il ne reste qu'une ressource aux rescapés : s'échapper de cet enfer coûte que coûte. Ces pionniers de l'évasion disposent des grands moyens. Ils lancent dans l'espace un microcosme, leur ilôt de survie en quelque sorte.

  - Qu'ils prennent pour une Terre en miniature ?

  - Telle qu'ils voudraient qu'elle fût. Tous les ingrédients sont réunis pour que les derniers représentants de la race humaine puissent y vivre libres et heureux. Seulement voilà, les bonnes résolutions du départ s'en vont à vau-l'eau, comme l'astronef. Chemin faisant, les cosmonautes reconstituent une forme de société pire que celle qu'ils ont connue et fuie. Ils réinventent des codes, des normes, des castes, Les conflits reviennnent, puis carrément la guerre entre eux. la boucle est bouclée. 

- Inutile de continuer, je file le train. Je te vois venir. Vu que c'est mon jour de bonté, je décerne la mention « passable » à ton projet de roman. Encore faut-il que ton histoire tienne debout. A présent que l'idée est lancée, à toi de voir comment tu vas traiter ça.

  - Comme des choses de la vie...."
    Sonia hausse les épaules. Pour elle justement, l'écriture n'est pas la vie.

    J'ouvre la fenêtre. Une bouffée d'ait tiède pénètre dans la pièce. Pour une fois, le printemps est au rendez-vous du calendrier. Tout revit, tout renaît. Dehors, les marronniers commencent à débourrer. Leurs petites feuilles sont toutes mollles. Du square émanent des parfums subtils. Il monte des cris assourdis d'enfants qui jouent. Ne serait-il pas temps de poser la plume et de souffler un peu ?

  Le démon de l'écriture reprend le dessus. Impossible d'arrêter en si bonne voie.

   Puis, je lève le nez du manuscrit. Réfléchis... il serait temps.
   Le trajet vers Andromède représente des milliers d'années-lumière, les passagers risquent de trouver le temps long, peut-être mes lecteurs aussi !
Question : comment fait-on pour se reproduire dans ce microcosme ? Car, à moins de mettre les habitants de l'astronef en hibernation, ou de trouver un moyen pour prolonger leur vie aussi longtemps que dure leur voyage, il ne peut s'agir des mêmes individus à l'arrivée qu'au départ. Pour faire court, je vais saute les générations : ce seront au mieux les enfants des enfants de leurs petits-enfants etc... qui arriveront à destination.

  Réponse : je pose le principe que les voyageurs sont clonés, donc se dupliquent indéfiniment sans recours à la reproduction sexuée. C'est une technique expérimentale à l'heure où j'écris, mais fort prisée des auteurs de science-fiction. Admettons qu'on puisse se reproduire indéfiniment sans recours à la reproduction sexuée.... Astucieux, non ? Surtout pratique !  Un individu parfaitement identique au précédent le remplace dès que la maldaie ou la simple usure de ses organes l'ont rendu inapte au service. Donc, il se survit à lui-me indéfiniment.
   Je pense "Eurêka !" et m'exclame : "Youpi !", cela fait moins pédant.
  
   J'explique ma solution à Sonia, qui ne paraît pas convaincue.

 - Avec ça, les couples n'ont plus de raison de se former. C'est grave, ça, parce qu'il n'y a plus d'émotions amoureuses !
Sans sexualité, plus d'amour, donc plus de plaisir !
 -   Est-ce que les peupliers connaissent l'émoi ? Certes non ! On en fait des boutures et l'espèce ne s'en porte que mieux. Vive la reproduction végétative ! Aucun risque de débordements sexuels dans un monde où tout est cloné.

  - Oui, mais c'est un brin trsitounet. On s'ennuie en l'absence d'émotion amoureuse. Il faut une part de rêve ou de fantasmes dans l'existence. Ton roman ne trouvera pas de lecteurs.

    Elle sait ce qu'elle veut, Sonia. Sa présence à mes côtés, son odeur animale m'attirent et me troublent. Une goutte d esueur perle sur sa peau moite. Impossible d ene pas remarquer que son corsage est entrebâillé. Impossible de penser à autre chose... donc d eme concentrer sur mon roman !

    En attendant, je m'efforce d'entretenir le suspense en broouillant les pistes. Mon héroïne s'appelle Edmée. Elle est musicienne comme Sonia. Il faut bien faire cette concession au réel....

    Oui ? mais comment introduire le fantastique dans mon récit ? Une idée me vient.
 
    Edmée est préposée à la réception des signaux venus de l'extrême-ailleurs. Pendant des années, des siècles, elle -ou l'un des ses nombreux clones successifs- n'a capté que des radiations diffuses, sans intérêt. Et puis un jour, les signaux s'ordonnent pour former des sons organisés, analogues à ceux que produiraient des cordes pincées. D'abord ténus, presque imperceptibles, ces artefacts s'amplifient à l'approche de l'objectif. Ce sont les harpes d'Andromède. Leur son nous vient d'un monde meilleur. Notre âme entre en résonance avec leurs cordes tendues. Pythagore avance que les astres émettent des harmonies puissantes et douces, inaudibles aux oreilles humaines. Sauf en cet instant d eparoxysme où l'énergie tellurique rejoint les forces du cosmos. Ouf ! C'est bien dit, non ?
  Tel n'est pas l'avis de Sonia, décisdément contrariante.
  - À la fin, tu me gaves avec ton déluge lyrique, fait-elle. Est-ce qu'il ne serait pas plus simple de dire que les êtres se rejoignent dans la musique ?

Sonia adore la musique et déteste les longs discours, surtout lorsqu'elle les trouve ampoulés... Elle bâille à se décrocher la mâchoire... en fait, c'est de mon récit qu'elle décroche. Après tout, il est minuit passé.... Demain est un autre jour, dit-elle avec un sourire mutin, en se lovant tout contre moi.

«  N'attendons pas que les progrès du clonage aient banni toute forme de sexualité. Profitons des plaisirs de la vie pendant qu'il est encore temps ! »


Le lendemain, Sonia est à des années-lumière de la Science-Fiction. Sereine, détendue, elle saisit son instrument avec un sourire radieux. M'offre un réveil en musique.

C'est un moment d'extase. La fluidité du jeu de la harpiste est stupéfiante. Je l'écoute émerveillé, sans bouger, craignant de gâcher cette harmonie venue du ciel : de l'émotion à l'état pur. La question du clonage ne se pose pas pour l'artiste. Son seul talent suffit à l'abriter des outrages du temps. Il ne vieillit ni ne meurt réellement, parce qu'il sait que d'autres prendront ensuite le relais.

 

Sonia me demande comment cette histoire finit. J'hésite sur la façon de conclure mon récit.

« Ma foi, dis-je, il y a deux issues possibles. Je commence par la plus optimiste : mettons que les harpes d'Andromède émettent un message de bienvenue en provenance de cette galaxie. Qu'à l'origine de cette divine harmonie, il y ait quelque exo-planète, disons une autre Terre hospitalière qui attend gentiment les cosmonautes, où ils n'auront qu'à se poser en douceur.

  - Super! Ce serait trop chouette !

  - Ne t'emballe pas, laisse-moi poursuivre. Il existe une autre éventualité moins plaisante : les harpes dissimulent les voix de sirènes dangereuses. Ce sont de sinistres créatures qui cherchent à attirer l'astronef dans un piège mortel, du genre «  trou noir », où nos voyageurs de l'espace iront se perdre corps et âme.
  - Là, ce serait terrifiant!

  - Tu as a raison, je ne peux pas conclure ainsi, je dois y réfléchir encore. Et si, tous comptes faits, le roman n'avait pas de fin? Si les prétendues « harpes d'Andromède » n'étaient qu'un phénomène vide de sens. Si leurs harmonies n'étaient porteuses d'aucun message ? En ce cas, les passagers de l'astronef poursuivraient leur route absurde en direction d'une autre galaxie, à la recherche d'un improbable ailleurs...
  - Waouh ! Là, je ne te suis plus très bien....

  - Je veux dire quelque chose dont ils igorent tout, qui sans doute n'existe pas.
  - Ta façon d'ecamoter la fin ne me plaît pas. Il faut qu'il y ait quelque chose au bout du voyage !
  - À défaut d'extra-terrestres, nous voyageurs peuvent toujours trouver entre eux des relations plus justes et plus fraternelles.
  - La chute est astucieuse, mais cela part de considérations trop abstraites pour moi. La Science-Fiction, comme tout le reste d'ailleurs, je trouve ça nul quand il faut se prendre la tête. Je vois lles chsoes comme au cinéma : l'extra-terrestre, c'est l'autre, c'est-à-dire Alien ou bien E.T. Sinon, rien.

 

 

 

Cette fille a visé juste.Elle a une sacrée capacité d'écoute, jointe au sens intuitif d ela communication et d ela repartie. Ses remarques en tous cas sont pertinentes. Sans malice aucune, elle me reprend sur un ton de moquerie gentille. Cela m'aide au moins à mettre un peu d'ordre dans mes idées... un bouillonnement que j'arrive mal à maîtriser.

 Reste ce problème que je n'aime pas à redescendre sur terre. Sonia monte facilement au septime ciel, mais garde toujurs un reste de B.S. P. (bon sens paysan).

« Attention, me prévient-elle, de peur que tu ne libères des forces cachées, n'ouvre pas sans précautions la boîte de Pandore ! »

 

Il faut le faire pourtant. Car au fond de la boîte vide, demeure un bien précieux : l'espérance.

Tel pourrait être le mot de la fin. Comment puis-je être aussi aveugle?


   Je m'offre un bref retour sur image, je fais en quelque sorte mon examen de conscience.Après que Gaëlle m'ait plaqué, j'ai fabriqué de toutes pièces le personnage d'Edmée. Une héroïne de fiction, qui ne se décide pas à prendre corps. Du coup, je n'ai pas su voir Sonia. Celle qui est auprès de moi, si réelle, palpable et en même temps si fragile. Un faux pas de ma part peut briser à jamais notre relation.

La réalité éclate : Sonia seule compte. Son visage de Sonia émerge de mon ébauche de roman. Si je continue à m'égarer enn vaines élucubrations, je la perdrai, je gâcherai sans retour l'instant magique que nous vivons. La vie est trop courte pour oublier de prendre quelqu'un dans ses bras.

 

«  Ce n'est pas tout ça, fait-elle brusquement, il faut vraiment que j'y aille. Je répète dans une heure au Conservatoire. Pour ce qui est de ton texte, je ne sais pas quoi te dire, c'est à toi de voir. Contacte un éditeur. Si tu cherches des adresses, il y a pour cela les pages jaunes de l'annuaire.

Tout de même: à ta place, je commencerais par un tirage à mille exemplaires. Un pour toi, dix pour la famille, vingt pour les amis. Les neuf cent soixante neuf autres iront garnir tes placards ou ton grenier. Méfie-toi, les invendus, ça prend de la place. Sur ce, bye, je m'escampe. »

Puis mon égérie disparaît au coin de la rue pour aller se fondre dans l'obscurité.

 

Je froisse rageusement mon brouillon, jette au panier ce texte déjanté, ce projet inorganisé, mal calculé, ce roman mal embouché. Qui est aussi le sien. Le nôtre.

Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Science-fiction
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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /Déc /2009 06:50
                  Zéro neuf égale quarante neuf.  

« Qu'eus dounc braÿ, amics, que le lane « Amis, est-il vrai que la lande
a gran hoc brusle tot an ? » s'embrase à grand feu chaque année ? »
(Miquéu Gieure, poète landais)



"Capharnaüm", illustration de l'auteur.

« Si par malheur le feu vient à prendre dans ce f... ourbi, ce sera la totale ! »
    L'homme qui vient de prononcer ces mots contemple le désastre et roule une cigarette entre ses doigts. Comme tout Landais qui se respecte, il est petit, maigre et sec.
Il se tient à quelque distance, debout, son béret à la main, dans l'attitude respectueuse de quelqu'un qui, soumis aux lois de la nature, assiste en spectateur impuissant aux outrances des éléments.
    Cet homme s'appelle Laluque, Serge Laluque, fils d'Andréu et petit-fils de Joannis. Ultime rejeton d'une lignée ininterrompue de forestiers et de chasseurs, il joint à ses fonctions de garde assermenté le titre valorisant de président de la Société de chasse de Barsacq-sur-l'Eyre. Une vitrine légale des activités les moins avouables de ce moderne Raboliot ! Il faut savoir que le braconnage fait presque figure de service public sur un territoire qui compte plus de cervidés que d'habitants.
    Ces derniers n'étant pas forcément porteurs de permis, ni surtout tireurs à balles....
Invisibles mais actifs au milieu des arbres tombés, les chevreuils s'en donnent à coeur joie. Le 24 janvier 2009, le domaine familial Ducourneau-Lalanne, comme tous ceux des environs, fut balayé par une tempête dévastatrice, bizarrement affublée d'un nom à consonance germanique : « Klaus ». Après le passage de l'ouragan, la grande Lande ressemble à un jeu de jonchet. Le massif jugé dangereux est fermé au public. Seuls les professionnels tentent de se frayer un passage dans ce fouillis impénétrable. Il aura fallu des mois pour restaurer les accès et mesurer l'étendue des dégâts.
    Serge ne laisse rien transparaître de son émotion. Qu'ont à faire les sentiments en de telles circonstances ? Pourtant, le pignada, la forêt de pins, cet « infini départemental » selon l'expression d'un auteur gascon, représente le travail de toute sa vie, comme il fut l'objet des soins attentifs de ses parents et grand-parents. Il le sera moins de ses enfants, lesquels risquent bien de mésestimer son labeur et de juger vains ses efforts....




"Grille-pin", illustration de Michèle Jolly.

    Mil neuf cent quarante neuf. Dix neuf août. treize heures.
    L'air est étouffant, une odeur âcre imprègne l'air. Déjà, les enfants du pays savent de quoi il retourne, on sent au frémissement de leurs narines qu'ils ont tout compris : cela sent « le roussi » !
    Alerte à l'incendie. Mobilisation générale, on sonne le tocsin.      
    Aux cloches de Barsacq font écho celles de Trensacq, Commensacq, Arengosse... .
    Les demeures assoupies dans la torpeur méridienne se vident leurs occupants. Hommes, femmes,enfants, toute la population valide s'assemble sur la place du village. Au mitan de ce beau jour d'été, on pourrait croire que la nuit va tomber, tant la fumée obscurcit le ciel. 5.
   Un ciel sans nuage, n'était ce liséré pourpre à l'horizon.... C'est la mort et la désolation qu'il propage. Le fléau n'épargne rien sur son passage, une pluie de cendres s'abat sur la région.
    Pinède en feu. Le ciel est obscurci par la nuée ardente. On se croit à la fin du monde – ou son début. Les pommes de pin fonctionnent comme autant de bombes à retardement.
   Le massif au coeur de braise rougeoyante explose, projetant loin, très loin, des gerbes d'étincelles.
   La vapeur ardente se propage d'arbre en arbre, éclabousse les cimes. Les flammes bondissent, attisées par un vent violent, qui tourne et se retourne sans cesse, déjouant l'artifice du contre-feu.
     Que sert aux sauveteurs de lutter à mains nues contre un phénomène implacable dont l'ampleur ne cesse de croître ? En tentant de battre la broussaille avec leurs dérisoires branchages, quatre vingt d'entre eux ont péri sur le front de flammes, victimes des caprices du vent.

   Les pluies d'automne sont venues, l'aouguitch (molinie) a repoussé, le printemps fait verdir la lande désolée, elle se couvre de brande et genêts odorants. Le paysage est chaotique, la piste cahotante. La vieille traction avant progresse à grand-peine au milieu des troncs mutilés, des branches carbonisées, aiguilles, pignes et morceaux d'écorce calcinés.
   Quand la voie devient impraticable, il faut poursuivre à pied, Charlotte Lalanne en espadrilles, Andréu Laluque avec ses gros sabots. On n'y voit pas clair, c'est un vrai labyrinthe, mais le garde a ses repères bien en tête. A peine âgé de dix ans, il accompagnait en tournée son père Joannis.
   Précision barbare : pour chaque borne mise en place, ce dernier lui flanquait une bonne torgnole.
    Bien des années après, le postérieur du jeune d'alors a gardé la marque cuisante des opérations de bornage, en sorte qu'il porte toujours en son fondement « la mémoire des lieux ».

    Quelques heures suffisent pour rayer de la carte une forêt. Combien de temps faut-il pour qu'elle repousse ? De nos jours, un demi-siècle et même bien moins, avec des plants sélectionnés et de l'engrais. Du temps de Joannis, la régénération d'un peuplement prenait de soixante à cent ans, en fonction de l'occurrence et du pouvoir germinatif des pignons de pin. Il était d'usage après un incendie de s'en remettre au gré de Dame Nature en la laissant oeuvrer seule.
    Le pignada, tel le Phénix, renaîtrait de ses cendres, ré-ensemencé par les arbres survivants.
     Autant dire par l'opération du Saint-Esprit.
    La pieuse Charlotte Lalanne faisait chaque jour des prières à l'église en ce sens. Peut-être eût-elle été exaucée si elle eût vécu quelques années de plus. Hélas le sort ne le permit pas. Dommage pour elle et son domaine, ce cadeau de mariage auquel elle tenait plus que tout au monde.
    Cette « terrienne » n'avait demandé d'autre présent à son époux, car elle aspirait à des bien plus durables que ces futilités dont rêvent ordinairement les jeunes femmes : toilettes et bijoux.
   Charlotte étant morte sans enfants, son neveu Paul hérita du domaine.... 6.
.... lequel deviendrait par la suite, après qu'il eût lui-même disparu, l'apanage de ses descendants.
    Paul entreprit de refaire les pistes, entretenir les fossés, assainir les terrains marécageux.
Le fidèle Andréu ayant fait, comme on dit, « valoir ses droits à la retraite », son fils Serge prit le relais. Titulaire d'un brevet de foresterie il était à même de programmer avec compétence et suivre efficacement le travail du sol et l'ensemencement, puis les premiers travaux d'entretien.
    Dès le milieu des années 70, les jeunes pins dominaient déjà la végétation, le peuplement prenait bonne tournure; à la fin des années 80 le domaine boisé cessa de faire figure de « danseuse ».
    Enfin (croyait-on) il allait rapporter enfin plus qu'il ne coûtait !

    Au seuil de l'an 2000, nos ordinateurs franchirent indemnes le cap difficile qu'on leur avait prédit.
    Au lieu du cataclysme informatique annoncé, ce fut un cyclone qui s'abattit. Il s'agissait, à dire d'experts, d'un phénomène météorologique d'une ampleur inouïe, n'ayant aucune chance de se reproduire d'ici... mettons plusieurs siècles. Ouf !
    Sauf qu'ils avaient tout faux.... Même les experts peuvent se tromper.
   Car c'était compter sans les changements climatiques présentement attribués au réchauffement de la planète. Cette explication (donnée après coup) en vaut une autre. Qui saura jamais la vérité ?
     Dans l'étrange équation du sort, 09 surpasse 99, lequel valait 49. Traduction concrète en forêt : si les causes varient, les effets demeurent. Ils s'avèrent même de plus en plus désastreux.
    Est-ce bien Serge, ou bien Andréu, ou encore Joannis qui se tient toujours à la même place, figé une attitude humble et pensive ? Il a hérité de son père et son grand-père la manière un peu spéciale qu'ont les gens d'ici de tenir leur béret entre le pouce et l'index, en tenant une cigarette allumée entre le majeur et l'annulaire. Acrobatique, non ?
Mais n'est-ce pas aussi la silhouette imposante de Père que j'ai devant moi ? Il ne peut remarquer ma présence... émergeant d'un autre monde, il prête une oreille attentive aux propos de son garde.
     En arrière-plan passe l'ombre furtive de Charlotte, cette petite femme opiniâtre qui n'eut pas de son vivant le bonheur de voir son pignada prospérer.

     Il faut s'y faire : nous ne sommes que momentanément dépositaires des biens que nous croyons détenir en ce bas-monde. Notre patrimoine ne vaut que par l'amour qu'on lui porte et le soins qu'on lui prodigue. Il arrive aussi que la Nature nous rappelle à l'ordre et nous inflige de sévères punitions.
    Cette leçon, chaque génération qui vient l'interprète à sa manière. L'une estime « qu'il faut retrousser ses manches », l'autre dit « que nous sommes peu de choses entre les mains du Destin ».
    « Celui qui ne se souvient pas de l'Histoire est condamné à la revivre » (*).
(*) Citation en exergue du fichier en ligne « Prométhée » sur les feux de forêts.
Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : nouvelle
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Mardi 3 février 2009 2 03 /02 /Fév /2009 19:37

Tristan.




Tu n'as laissé

dans la poussière du monde

qu'une trace infime.


Il ne reste de toi

que l'empreinte minuscule

de menottes et petons.


On n'a marqué

sur le registre d'Etat-civil

qu'un prénom: Tristan.


Tu n'a pas ouvert

à la lumière du jour

tes yeux clos.


Tu as juste desserré

tes petits poings

à jamais crispés.


Tu avais l'allure

d'un bout de chou

juste formé,


  petit homme
baignant

dans l'océan primordial.


Tu percevais assourdis

les bruits confus

du monde extérieur,


la terre ferme

où les vivants

t'attendaient.


Tu es reparti
vers un horizon lointain

avant même d'être arrivé,


innocence engloutie

en d'improbables limbes

couleur bleu layette.


Sans doute n'as-tu pas

trouvé ce rivage

assez hospitalier.


Malgré leur vigilance,

les bonnes fées

penchées sur ton berceau,


n'ont pas vu venir

le monstre dévoreur

de nouveaux-nés.


J. Bosch: "La tentation de Saint-Antoine"


Ceux qui t'ont précédé

ne garderont de toi

qu'un fugitif souvenir.


Pour ceux qui viendront :

  une faible lueur

d'espérance.



Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : poésie libre
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Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /Déc /2008 17:39


L'avion de papier.



Dans un vrombissement, l'escadrille est passée.

Elle a semé, du haut du ciel, la mort aveugle.

Un sifflement aigu. Le projectile explose.

Son souffle fauche tout: maisons, tentes, abris.

Explosion, cris, fracas... Puis, plus rien... le grand calme,

à part le vent qui bruit, le choucas qui tournoie.

Un chien jaune, aboyant au milieu des cadavres,

lèche le sang qui coule à leurs membres épars.


Lui s'appelle Rachid. Ou bien Ali, n'importe.

Les yeux hagards, il erre seul, dans les décombres.

Il déniche un éclat de bombe. Il ne sait pas

que l'engin meurtrier, tombé là par erreur,

provient d'un tir « ami ». Car l'ennemi qu'on vise,

c'est les « Forces du Mal » - hélas, hors de portée!

Ce tir était une « bavure » regrettable:

on a bombardé son village au nom du Bien.


Côté pile: treillis. Côté face: Croix rouge.

Le contingent chargé de l'aide humanitaire

vient en camion jeter des sacs aux survivants.

C'est de médicaments qu'ils ont besoin. Pas de bière,

ni de gomme à mâcher, ni de Coca-Cola.

Ni de « singe » en conserve ou de lait condensé.

Eux n'ouvrent même pas les boîtes. Empilées,

elles font un jeu de massacre. Bien visé!


Nouveau bruit de moteur dans le ciel. Le pilote

répand des tracts sur le village, cette fois.

Personne ici ne les ramasse. Sauf l'enfant.

Il en plie un. En fait un avion de papier:

une arme, s'il en fut, de destruction massive!

Il lance vers le ciel, retourne à l'envoyeur

son prospectus maudit, ce slogan dérisoire,

son message où s'inscrit un seul mot: LIBERTE.


Nota: ce poème s'inspire de faits authentiques. Toute ressemblance avec une quelconque fiction ne pourrait donc être que fortuite.


Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : poésie libre
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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 09:28
MANEGE D'AUTOMNE
(haïkus croisés JCB/ PA)



On replie les bâches

                         sur les chevaux du manège:
                                                                       un galop figé...


Le vent qui souffle,
                              humide et frais sonne la fin
                                                                           de l'été indien.


Une fumée sombre
                                 émane des ceps qu'on brûle
                                                                                 à l'horizon brumeux.


La bûche dans l'âtre
                                   achève de se consumer:
                                                                              une odeur de cendre.

Sur les feuilles mortes
                                     au gré de la pluie et du vent,
                                                                                 tombent les marrons.

Un éclair doré
                       jaillit de la bogue ouverte,
                                                                clin d'oeil incongru.


La châtaigne s'offre
                              à la main du promeneur.                                                   
                                                                       N'étaient ces piquants...
                                                           
Olargues, la fête:
                                Un crépitement d'écorces....
                                                                        Au feu les marrons!


Sous l'oeil de la cane,
                                  cinq canetons à la file.
                                                                      Gare à qui s'écarte!

Au jardin des Plantes
                               le gingko sur la pelouse
                                                                       épand sa pluie d'or


Sortie des écoles:
                            Fidèle au poste, le type
                                                                    à l'imper mastic.                                                                   
                                                                      
Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : haïku
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