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  • Jean-Claude Boyrie
  • Le blog de Jean-Claude Boyrie
  • Homme
  • 17/09/1945
  • curieux de tout libre penseur aimant la vie
  • Ancien fonctionnaire à la retraite, je consacre mon temps libre aux activités cuturelles (Histoire de l'Art, Ateliers d'écriture). Je participe occasionnellement à des concours de poésie ou de nouvelles, sans préoccupation de publier quoi qu

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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /Sep /2008 21:03


Séquence II. Quand Gaëlle s'en mêle....

 

Pour Gaëlle Pasco-Talc, la retraite ne représentait qu'une échéance lointaine. En français qui s'cause, il lui restait au moins douze ans « à tirer », plus « le rabe » si le régime s'aggravait entre temps. Pas grave, au fond: l'informaticienne aimait son taf. On la surnommait à la Conservation: « celle qui murmure à l'oreille des ordinateurs » (10). Véritable « fée du logis », elle avait un talent incroyable pour détecter les pannes, prévenir les incidents, réparer les machines malades, inventer des procédures, trouver des raccourcis. « Soyez paresseux! » conseillait-elle aux néophytes. A juste raison. En informatique, c'est comme ça, ce sont les tâcherons qui ont tort.

Son savoir-faire lui conférait dans le service une certaine aura. Nul n'osait se colleter avec une personne aussi incontournable. Une fois passé leur moment de froid, Laetitia, qui la jalousait pourtant, s'était réconciliée avec elle. On n'est jamais assez prudent.

Voilà pourquoi les deux femmes se retrouvaient à la pause-café pour échanger les potins du jour.

« Alors, comme ça, on dit que le Singe va tirer sa révérence... » hasarda Gaëlle, plaidant le faux pour savoir le vrai. Malgré les précautions de Laetitia, le bruit de la mise à la retraite anticipée de leur chef commun, né d'une indiscrétion (allez savoir la source...) s'était répandu comme une traînée de poudre. Tout de même cette image simiesque était déplacée, s'appliquant à Monsieur le Conservateur! Hors de sa présence, le personnel était fort loin d'adopter une attitude compassée. Meilleure preuve: certains commentaires qui circulaient, du genre: « Il est temps qu'il s'en aille! Le Singe commence à sucrer les fraises! »

Laetitia ne releva pas l'irrévérence des propos de sa jeune collègue.
  - Tout le monde doit partir un jour... lâcha-t-elle évasivement.

C'était un aveu. Gaëlle avait confirmation de la fameuse nouvelle et voulut en savoir plus.
   - N'y a-t-il pas comme un rapport avec l'affaire de l'âne? insista-t-elle perfidement. Toute la Presse en parle. Y'a qu'à voir le
« Canard débridé » de mercredi dernier!
  - Je ne lis pas les journaux, répliqua sèchement Laetitia. Surtout pas au bureau comme certaines!
  - Et pan sur le bec! Gaëlle marqua le coup et se fit plus conciliante.T'as pas l'impression qu'il déprime grave,
le Singe?
  - Toi, tu me saoules, à la fin. Arrête un peu d'appeler ainsi Monsieur de Sambucy. Un homme si compétent! Si dévoué! Jeté comme une vieille chaussette! Mets-toi à sa place!

  - Enfin, quand on fait une gaffe, ça craint!
  - Tais-toi, tu n'es pas juge!
  - Toi non plus, espèce de chipie!
  - D'accord, admit-elle. Cela arrive à tout le monde de faire des boulettes... Ensuite, il faut assurer.

Gaëlle réfléchit un instant et poursuivit: « Bon, c'est pas tout ça, qu'est-ce qu'on fait pour lui? »
  - Là, tout de suite? Je ne vois pas... Nous avons six mois pour y réfléchir. C'est le fameux « délai de jouissance différée ».
  - Ben, ma vieille, six mois à tourner en rond! J'aimerais pas être à sa place. Il faut lui trouver un dérivatif, à cet homme!
  - Et tu penses à quoi?
  - Sais-tu? J'ai une idée... enfin, une piste. T'avais pas dit une fois que lorsqu'il était jeune, le chef faisait du théâtre amateur?
  - Oui. Même qu'il m'a confié le nom de son groupe: « Les Baladins du contre-temps » (1). Je me demande entre parenthèses où ils ont bien pu pêcher un titre pareil.
  - C'est pas nos oignons, coupa Gaëlle. Ce qui importe, c'est de retrouver les anciens amis. Combiner quelque chose avec eux. Pour qu'ils soient là pour son départ.
  - Tu as raison, ça lui ferait sûrement plaisir.
  - O.K. Mais il nous faut des noms et des adresses.
  - Je les pomperai sur son carnet perso, ce n'est pas galère.
  - Méfiance, tout de même. Si le groupe en question remonte à Mathusalem, l'info risque d'être un peu périmée, il va falloir se peler la mise à jour!
  - Toi qui surfes sur internet comme qui rigole, tu es bien placée pour le faire.
 - Il existe un site appelé
« perdudevue » qui permet la recherche d'anciens amis lorsqu'on en a perdu la trace (2). Je vais aller dessus. Je ne garantis rien, mais si de ton côté tu me fournissais un max d'indices, cela pourrait aller plus vite.
  - On peut essayer, conclut Laetitia, l'essentiel est de faire discret.

Le jour suivant, la fidèle assistante entreprit avec une prudence de Sioux la chasse aux informations. Ce qui ne fut pas facile. Très prolixe lorsqu'il parlait boutique, Adhémar était avare de détails lorsqu'il s'agissait de sa vie privée. Laetitia fractionna la difficulté. Elle appliqua sans le savoir un principe cartésien connu, consistant à tirer crin par crin la queue de l'âne (Gaspard?) plutôt que chercher à la faire venir d'un seul coup. Précaution élémentaire: ça lui éviterait de recevoir une bonne ruade. En l'occurrence, chaque crin était une composante du groupe, id est un(e) baladin(e).

Il n'y eut pas besoin d'aller loin pour retrouver Bernard Fabregas dit « Nanard le procrastinateur». Procrastiner, c'est « ne jamais accomplir le jour même ce qu'un autre peut faire le lendemain » (3). Nanard était notoirement engagé dans la vie publique en tant que Maire-adjoint de Coste-sèque, un village voisin du Clapas. Sa photo paraissait souvent dans le « Réveil du Midi ». Notable au sourire de commande, c'était un habitué de la chronique locale. Il avait, comme on dit, pris « de la bouteille », c'est-à-dire, de l'expérience politique, la photo traduisant aussi: de l'âge et du ventre. Avec son front dégarni, la petite queue de cheval par derrière, cet ancien soixante-huitard aurait pu figurer dans la rubrique « les nouveaux beaufs » du Canard débridé. Parodiant Brassens, il soutenait dans une interview qu'on trouve « autant de jeunes cons que de vieux cons » et se vantait qu'il y eût plus d'idées sous un crâne dégarni que dans une tête échevelée. « Ce vieux ringard n'a pas remarqué que les jeunes d'aujourd'hui ne portent plus les cheveux longs » ironisa Gaëlle.
  - Dont acte. Appelle plutôt le secrétariat de la Mairie de Coste-sèque! répondit Laetitia.
    Le standard de l'hôtel de ville était embouteillé.
  - Essayez un peu plus tard, fit une voix pâteuse au téléphone. Monsieur Fabregas anime une manifestation culturelle en ce moment. C'est la journée des « Pailhasses ».
    Gaëlle éclata de rire:
 - Tu parles d'une manifestation culturelle! Les « pailhasses » courent les rues de Coste-sèque en s'envoyant à la figure des excréments et de la suie! (4)
  - Hé bé! Toi qui es toujours tirée à quatre épingles! Ce n'est pas le jour à t'y rendre!
  - Bof, s'il fallait absolument.... On peut toujours enfiler des fringues qui ne craignent rien, ou qui passent à la machine. Enfin, laissons tomber pour le moment.

En fin d'après-midi, l'appel fut réitéré. Cette fois avec succès. Les deux femmes purent joindre le fameux Nanard, un personnage manifestement imbu de lui-même et de l'importance de ses fonctions, encore tout excité par sa folle journée.
  - Adhémar part à la retraite? fit-il étonné. Voilà qui n'est pas près de m'arriver! En politique, c'est connu, on ne sort que les pieds devant. Enfin, on va fêter ça.... Réactiver les « Baladins » ? Pourquoi pas? C'est une bonne idée! ...Notre ancien groupe était sympa, vous pouvez compter sur moi.... Passé le Carnaval, bien sûr, vu que c'est une période de charrette.... enfin, si nous avons six mois pour répéter, c'est bon!
  - Et d'un! conclut Gaëlle en raccrochant.

Brice Denys (leur second objectif) s'avéra plus difficile à cibler. Adhémar de Sambucy l'avait perdu de vue ou faisait semblant. Brice était le plus jeune des Baladins, quelque peu « déviant » (selon son expression) par rapport à la morale commune. « Qu'entendez-vous par là? »  lui avait demandé Laetitia, d'un ton faussement innocent.
  - Eh bien, si vous tenez à le savoir, Brice est du genre fétichiste. Au cas où vous apprécieriez les dessous chic (ce que je ne veux pas savoir), ajouta-t-il en manière de plaisanterie, Brice tient boutique à Falbala-les-Flots.

Laetitia avala sa salive, Gaëlle au contraire jubilait.
  - Celui-là, au moinsse, on a intérêt à le trouver! Ce sera une relation utile!
  - Pour ce qui me concerne, la lingerie chic, assez peu pour moi, sauf au moment des soldes.
  - Rien de tel pour vider les bourses des hommes. Ton problème, c'est que tu n'as pas d'homme....
L'informaticienne alla sur les
« pages jaunes », où elle trouva sans peine l'adresse du magasin, curieusement baptisé: « Denys et d'ailleurs ».
  - Tiens! fit-elle, il y a un lien avec un autre site qui s'appelle
« sensdessusdessous ».
  - Vas-y toujours!
  - Pan sur le bec et pile dans le mille! poursuivit Gaëlle. Je m'en doutais, la boutique de lingerie n'est qu'une couverture. Il s'agit en réalité d'un club échangiste. On y trouve plein d'annonces coquines. Je vois aussi que ledit club recrute en ce moment des hôtesses....
  - Tu serais candidate, toi?
  - Pourquoi pas? à tenter en tous cas, ça rapporte sûrement plus que l'Administration.

Gaëlle envoya un message électronique à l'adresse indiquée. La réponse ne se fit pas attendre. Brice Denys se déclarait « disponible à tout moment », plus particulièrement « entre baise heures et baise heures trente ». Tout un programme. « Et de deux! » conclut Laetitia, philosophe.

Il n'y eut nul besoin d'internet pour repérer le troisième Baladin. Serge Gangloff, dit « Glouf » était ce jour-là de permanence au Caveau de dégustation de l'hôtel de Lonthomont (5). Pas difficile de s'y rendre, cette « Folie » du XVIIIème siècle étant située à un quart d'heure des bureaux de la Conservation.
  -
  Qu'est-ce qu'on risque à y passer en fin de journée? hasarda Laetitia.
  -  Rien, sinon de faire grimper un peu plus notre taux d'alcoolémie!
  -  Attention! Tu sais que pour déguster dans les règles, il faut recracher après...
  - 
Pouah! Quelle horreur! Ou plutôt, quel dommage!

Les deux femmes se rendirent après leur travail à Lonthomont. Glouf leur parut d'un naturel sympathique et chaleureux. « C'est une qualité première quand on fait le métier de caviste », observa Gaëlle. Il leur proposa d'emblée un ballon de « Baume de la Comtesse » et les langues se délièrent aussitôt.
  - Nous formions une fine équipe avec Adhémar et ses copains, confia-t-il. Dommage que le groupe se soit ensuite dissous. Les Baladins ont pris ensuite des voies différentes.
  - Vouais, c'est ce qui nous semble. Mais parlez-nous plutôt de Monsieur de Sambucy, fit Laetitia, curieuse. J'ai du mal à l'imaginer sur les planches. Est-ce qu'il était doué pour le théâtre?
  - Vous voulez dire qu'il jouait comme un pied! Nous l'avons confiné dans les fonctions de scénariste. Là, je dois reconnaître qu'il se débrouillait pas mal.
  - Et comment l'avez-vous connu?
  - Il y a très longtemps, en coopération. Adhémar était forestier, Brice animateur scolaire en brousse. Nous faisions jouer « Le Bourgeois gentilhomme » aux petits Malgaches. Cela fonctionnait assez bien, en dépit d'une mise en scène nécessairement décalée.
  - Ce qui explique votre passion commune du théâtre...
  - Mon itinéraire personnel est un peu compliqué. Je descends d'une famille de Russes blancs, émigrée en France au milieu des années vingt. Tous des artistes. Je n'ai fait qu'un bref passage au Séminaire. Je n'avais pas la vocation pour prier le Bon Dieu.... Par contre, c'est là que j'ai contracté le goût des femmes et celui du vin de messe. Mon emploi actuel réunit les deux.
« Zen dans mon job », telle est ma devise (6).
  - Comment avez-vous trouvé cet emploi?
  - Brigitte de Lonthomont (l'actrice, alors propriétaire du château) cherchait un sommelier qui pût être aussi son Directeur de Conscience et son Maître de chapelle... Une chapelle, soit dit en passant,
« où l'on n'entre qu'à deux genoux »! (7)
  - On connaît la chanson! rigola Gaëlle.
  - Trêve de digressions, j'en viens à ce qui nous amène, intervint Laetitia. Pensez-vous qu'il soit aujourd'hui possible de concocter un nouveau spectacle avec les Baladins?
  - Pourquoi pas? Pour ce qui est des répétitions, on pourrait les envisager ici même au caveau. Quant au spectacle lui-même; si nous arrivons à monter quelque chose, il pourrait avoir lieu en plain air, sur la terrasse du château. Si le temps s'y prête et si Brigitte est d'accord. Mais ça, je m'en occupe! ajouta Glouf d'un air finaud.
  - Votre offre est sympathique, retenons au moins l'idée! fit Laetitia. Pour le reste, attendons d'avoir contacté le reste du groupe. Il y avait, paraît-il, deux femmes...
  - Exact: Ghislaine Popote et Soledad Mariposa.
  - Pouvez-vous nous aider à les retrouver?
  _ Pour ce qui est de Ghislaine (dite autrefois « Ghis' l'Allumeuse: celle qui rendait les hommes fous), il ne faut pas compter sur elle. Elle est aujourd'hui grand'mère et vit au diable (à Vauvert).
  - Et l'autre, celle que vous nommez Soledad?
  - Ah, l'Espagnolette? Adhémar en était amoureux. Je parle d'il y a quinze ans, bien sûr. Depuis, il a coulé de l'eau dans le Verdanson...
  - Qu'est-ce qu'elle fait aujourd'hui?
  - Elle est prof'. D'éducation sentimentale, au Lycée Papillon. Occasionnellement, elle écrit des bouquins.
  - Super! s'exclama Gaëlle, j'ai toujours rêvé d'être femme-écrivain, tout au moins d'en rencontrer.
  - Tu devrais d'abord te réconcilier avec l'orthographe!
  - De quoi je me mêle?
  - On s'calme! Réglez vos comptes entre vous, conclut Glouf. Voici le numéro perso de Sol. A vous de jouer, maintenant!
  - Et de trois! Bientôt quatre! conclut Laetitia.

(à suivre...)

 

Notes et commentaires:

 

  1. Si la troupe a bien existé sous ce nom, ses composantes sont en revanche dans cette nouvelle des personnages quasiment fictifs (attributions et caractères permutés).

  2. Les sites tels que « copains d'avant » connaissent une vogue croissante.

  3. Principe militaire connu. "Procrastiner" vien du latin "cras" = demain.

  4. Il existe à Cournonterral dans l'Hérault un « carnaval des pailhasses » voisin de ce qui est évoqué ici. Chaque année, depuis 1346, des jeunes gens revêtus de sacs bourrés de suie, se roulent dans la vinasse et le purin déversés par tonneaux entiers dans les rues du village. Les plus anciens se mettent à la poursuite des blancs, lesquels, une fois attrapés, sont maculés à leur tour.

  5. Voir les diverses nouvelles rassemblées dans le recueil « La maison partagée », disponible sur le blog "atelierdecrits".

  6. ... agrémentée d'un contrepet.

  7. Cf. « Les filles de la Rochelle » (chanson de corps de garde).

 

Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Conte drolatique
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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /Sep /2008 20:24

Les baladins du contre-temps.

« Faire du théâtre, c'est regarder sous les jupes du monde ».

(Pierre Arditi)

Prologue: « Pollice verso ».

 

Ce mercredi de juin, une franche hilarité régnait au sein du Cabinet de M. le Ministre. Un exemplaire du « Canard débridé » dépassait de toutes les poches.

Le célèbre journal satirique « paraissant le mercredi » venait en effet de publier une étonnante information. Un âne (vous vous vous rendez compte, un âne!) aurait été traîné en justice par un haut fonctionnaire du ministère de l'Agriculture (1).

Le directeur de Cabinet chargea illico deux jeunes Conseillers, juristes de formation, d'enquêter discrètement sur les tenants et aboutissants de cette chaude affaire. Renseignements pris de bonne source dans la circonscription de Montpellier, l'information se trouva confirmée.

Adhémar de Sambucy Hautécourt, Conservateur des Forêts du Languedoc (2), avait bel et bien assigné un bourricot – lequel selon cet hebdomadaire bien informé, se trouvait être une ânesse. Personne en haut lieu ne crut devoir entrer dans les détails de l'affaire: le nommé Sambucy venait de ridiculiser l'Administration avec un grand A, point tiret. En fait, Monsieur le Ministre ne décolérait pas. Il convoqua dans son bureau sans coup férir le Directeur des Forêts et celui du Personnel, supérieurs hiérarchiques du susdit. Selon ce grand commis de l'Etat, l'âne de l'histoire n'était pas Gaspard, mais bel et bien Adhémar de Sambucy.

« Je vous donne un mois pour me virer cet abruti! » fulmina-t-il.
  - C'est aller un peu vite en besogne, objecta le Chef du Personnel. On ne révoque pas en claquant des doigts un Conservateur en fin de carrière. Il faut arguer d'une « faute grave ». Dans le cas d'espèce, la faute reste à prouver. L'intéressé ne faisait que son travail....
  - Si vous appelez cela « faire son travail », j'en déduirai que le bon sens est la chose au monde la plus mal partagée! Et que cette vérité vaut aussi pour vous.
  - Défendre la forêt, se rendre au prétoire, requérir au pénal... peu d'officiers forestiers s'en soucient aujourd'hui, pourtant c'est leur rôle, confirma le Directeur des Forêts. Je ne dis pas que mon collaborateur n'en a pas fait un peu trop, mais je ne puis ouvertement le critiquer pour excès de zèle. Par ailleurs, il est bien noté par ses supérieurs, respecté de ses subordonnés et considéré par ses pairs. Que voulez-vous de plus?
  - Eh bien! reprit le Ministre exaspéré, que penseriez-vous alors d'une mutation d'office? Nous n'aurons pas de peine à trouver des candidats de valeur pour le poste de Montpellier!
  - C'est faisable, mais la procédure est lourde, objecta le Chef du Personnel. Il faut d'abord demander des explications à Sambucy. Si elles ne vous satisfont pas, lui adresser une lettre de réprimande circonstanciée. En dernier lieu, le traduire devant le Conseil de discipline, qui se prononcera sur l'opportunité d'un limogeage. Tout cela pour un bourin!
  - Il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Tentez l'intimidation.
  - Il existe une voie plus « neutre » : l'intéressé taquine la soixantaine... l'âge auquel on aspire à une retraite bien méritée. Ayant, qui plus est, débuté jeune, je présume qu'il a réuni les 37,5 annuités requises pour partir. C'est une information que je ferai vérifier, en tous cas.
  - A la bonne heure. Proposez-lui un départ anticipé en remerciement de ses 37 ans et demi de bons et loyaux services (3).
   - Encore faut-il qu'il soit consentant.
  - Faites en sorte qu'il le soit. Passons maintenant, je vous prie, à la Directive européenne sur la protection de la Rosalie alpine, c'est un sujet autrement intéressant. Et surtout, n'allez plus me parler du dossier Sambucy. Pour moi, c'est une affaire classée.

Le ministre tourna son pouce vers le bas. Dans la Rome antique, ce geste de César indiquait qu'il refusait sa grâce au gladiateur blessé (4).



Séquence I : Laetitia... Basta!

« Mademoiselle, prenez note, s'il vous plaît... »

Cette phrase déclenchait chez la secrétaire un réflexe conditionné. Toutes tâches cessantes, elle se présenta devant son chef, un bloc-notes et un crayon à la main.

Informatique aidant, la fonction de sténo-dactylographe tendait à disparaître, comme d'ailleurs le mot de « secrétaire » lui-même. L'espèce était en voie d'extinction. Les rares spécimens survivants accomplissaient de tout autres tâches que du secrétariat et avaient été rebaptisé(e)s assistant(e)s. Cela sonnait beaucoup mieux pour les oreilles sensibles.

Jusqu'à l'arrivée de Gaëlle (en tant que responsable informatique à la Conservation), voici deux ans, Adhémar de Sambucy Hautecourt considérait l'ordinateur comme un accessoire purement décoratif. Sa mémoire était sans défaillance apparente, on eût dit qu'il avait une bibliothèque dans sa tête. La plupart du temps, il dictait son courrier et ses rapports d'une voix égale, sans l'ombre d'une hésitation, allant jusqu'à préciser la ponctuation, faire sonner les pluriels et les « e » muets.

Pour donner à sa pensée un support concret, en maître d'école qui s'ignore, il trempait soigneusement sa plume Sergent-Major dans l'encre violette. Il couvrait ensuite quelques feuillets de sa fine écriture appliquée, marquant les pleins et les déliés, n'omettant pas les accents. Il hésitait rarement sur le choix d'un mot. Il était exceptionnel qu'il surchargeât ou raturât sa copie.

Mais était-il besoin vraiment de faire des brouillons, avec une collaboratrice telle que Laetitia? Une perle, cette fille! C'était une secrétaire à l'ancienne mode, comme on n'en fait plus. Elle devinait sa pensée avant même qu'il l'eût exprimée. N'aimant pas encombrer son cerveau d'un fatras d'informations inutiles et / ou fastidieuses, Adhémar déchargeait sa mémoire comme un artilleur tire son coup. C'est plutôt d'une salve qu'il s'agissait, car l'inspiration lui venait par rafales! Il se débarrassait sur sa secrétaire de la correspondance de routine. En lui remettant une brassée de pièces en instance, il lui suffisait de faire ce commentaire laconique: « Répondez dans tel sens » pour qu'elle terminât la symphonie inachevée. Il avait toute confiance en elle, sachant qu'elle agissait en concordance avec les canons de la prose administrative. Elle y nageait même comme un poisson dans l'eau, rompue qu'elle était aux litotes, périphrases, circonvolutions, et autres prétentieuses redondances propres à ce genre indigeste. Une pure et simple bourde s'habillait en haut lieu de « transparence dans la trop grande volonté de faire bien très vite » (5). Bref, elle allait jusqu'à simuler le style de son chef et ses tournures, au point qu'il en devenait incapable par la suite de discerner sa prose originale du pastiche.

ASH/ BA. Sa secrétaire et lui formaient depuis onze ans un « vieux couple » dactylographique. En tout bien tout honneur, s'entend. C'était du moins le point de vue du Conservateur.

« Pourrrvou que ça dourrre » pensait de son côté Laetitia Basta, à l'instar de la mère de Napoléon dont cette Corse d'origine, ombrageuse comme elle, portait le prénom.

S'il l'appelait Laetitia (rien d'extraordinaire... depuis le temps!) jamais il ne se serait permis de la tutoyer. Elle lui répondait en toutes circonstances par un prudent « Monsieur... »

Son nom à particule, son diplôme accroché au mur de l'école de Nancy, les hautes fonctions qu'il occupait, créaient entre elle et son chef un barrage invisible, obstacle infranchissable. Une vitre blindée, en quelque sorte, les séparait.

 

Ils n'évoquaient jamais ensemble les sujets de la vie privée, à quoi bon? Sans l'ombre d'un doute, elle en savait plus sur lui qu'il ne le pensait, mais ne le manifestait pas. D'ailleurs, elle était payée pour « la boucler ». A l'origine du mot: secrétaire, il y a bien « secret », n'est-ce pas? Qui plus est, quand ladite secrétaire est doublée d'une vieille fille: c'est-à-dire « la veuve d'un célibataire » (6).

Tout de même, une ombre, un nuage qui s'appelait Gaëlle, avait terni le ciel de leur parfaite entente. Dès l'entrée de l'informaticienne à la Conservation, Laetitia l'avait considérée comme une redoutable rivale. De quinze ans ans plus jeune qu'elle, bardée de diplômes, entreprenante et douée qui plus est d'un physique avantageux, elle avait, comme on dit, « le vent en poupe ». Ligne de chance ou ligne de hanches (7), la sienne (de poupe) accaparait les regards de la gent masculine.

Adhémar s'était permis naguère en privé cette boutade (en était-ce vraiment une, au fait?): « Deux femmes suffisent à remplir ma vie, la Législation forestière et Laetitia ...»

Il avait même ajouté quelque chose qui pouvait passer pour une galanterie: ma secrétaire a « du chien »! C'est-à-dire de la classe, dans son parler antédiluvien. Un éloge appuyé, sinon aboyé, que Laetitia n'oublierait pas de sitôt. L'ennui, ne put-elle s'empêcher de penser à l'arrivée de Gaëlle, ce n'étaient plus seulement deux femmes mais trois qui compteraient désormais dans la vie de « son » chef. Soit quatre de trop pour cet homme d'âge mûr. Bien sûr, il trouvait « du chien » à son ancienne secrétaire.... Il avait bien dit cela, n'est-ce pas ? Mais la « petite nouvelle » était dangereuse. Elle avait pour elle « de la conversation », comme on dit. Ouah, ouah!

 

Allez savoir pourquoi, Monsieur le Conservateur lui-même avait subitement éprouvé le besoin de se mettre à l'informatique, du coup l'ordinateur ne lui semblait plus un gadget inutile. Bien entendu, Gaëlle s'était empressée de lui proposer ses services. Ses cours particuliers sur les logiciels en usage à la Conservation commençaient à ressembler aux leçons de clavecin dans la peinture galante de Boucher ou Fragonard; à ceci près dans le cas d'espèce que les postions respectives du maître et de l'élève étaient inversées. Ceci dura quelques semaines, qui parurent des siècles à Laetitia. Jusqu'à ce que les premiers signes d'infection par les virus apparussent. Normal: Monsieur le Conservateur « sortait » sans protection. On diagnostiqua sans hésiter les cruels symptômes du « mal de Naples » en version processeur: les programmes mettaient de plus en plus de temps à s'installer et l'écran affichait des informations aberrantes. Comme il était prévisible, la machine infernale ne tarda pas à « planter ». Le fauve rugissait de frustration en l'absence de sa charmante dompteuse. Adhémar finit par se lasser de la machine et retrouva sans déplaisir ses habitudes d'antan (on n'ose dire « ses pantoufles ») avec sa secrétaire légitime. Ouf! Elle l'alerte avait été chaude! Pauvre Laetitia! Elle avait failli être jalouse d'un ordinateur. Avec un peu de chance, pour la prochaine fête des secrétaires, Adhémar lui porterait de vraies fleurs, au lieu d'offrir une barrette neuve à sa machine, comme font aujourd'hui les jeunes cadres qui se considèrent comme autonomes dans leur travail.

Dès qu'elle fut entrée dans le bureau de son chef pour prendre en dictée le courrier, Laetitia Basta sentit qu'il se passait quelque chose d'anormal. Visiblement, Monsieur le Conservateur n'était pas « dans son assiette ». Elle fit d'abord celle qui ne remarque rien.

« Monsieur le Ministre... » commença Adhémar d'un ton solennel. Elle attendait qu'il précisât ensuite comme à l'accoutumée: la Direction destinataire, la Sous-Direction, le Bureau. La litanie, pour lui. Des mentions de simple routine, pour elle. Il comprit son interrogation et fit laconiquement: « Vous adresserez cette correspondance sous le timbre du Cabinet! »

Cela, c'était nouveau, inhabituel. « Cabinet » a toujours été synonyme d'affaires politiques, on dit: « réservées » chez les princes qui nous gouvernent. L'autre dicta d'un ton solennel:

« Par la présente, et comme suite à certaines attaques injustifiées d'un journal satirique à mon encontre, sans que lesdites polémiques aient fait l'objet d'une quelconque mise au point de votre part... » En clair, il se plaignait que personne en haut lieu ne l'eût défendu!

Laetitia regarda son chef par dessus ses lunettes. Une fois de plus, il allait être question de l'âne de Lénojac. L'animal était retourné depuis belle lurette brouter paisiblement son herbage. En avait-il donné, du fil à retordre à la Conservation, ce maudit bourricot!

Imperturbable, Sambucy poursuivit: « ... j'ai l'honneur de faire valoir mes droits à la retraite et de solliciter la liquidation de ma pension avec jouissance différée (8) à compter du 1er avril prochain. »

Malgré l'apparente gravité du propos, Laetitia faillit pouffer de rire. Que voulait dire la « jouissance différée »? Comment l'entendait-il? Ce champion du double sens usait d'une expression bien ambiguë. Quand on sait que « la confusion crée l'orgasme », le langage administratif révèle parfois sous son vernis de rigueur, de savoureuses facéties.... Et puis, tout de même, cette date du 1er avril!

Adhémar de Sambucy devina sa pensée.
  - Non, ce n'est pas un poisson, coupa-t-il sévèrement. Et vous êtes priée de ne pas rire. On me débarque! Je pars. Voilà tout.

Laetitia ne riait plus. Cela n'avait rien de drôle. Elle avait réalisé que sa « raison de vivre » ne serait plus là dans six mois. Que son départ marquerait à jamais la fin d'un « cocon » douillet: son environnement sécurisé... quoique infantilisant, à dire vrai. L'intéressé s'en rendait-il compte?

Elle, Laetitia, ne serait plus aux petits soins pour son chef. Et lui cesserait de jouer au pur esprit, de se limiter aux tâches nobles, une fois qu'il serait privé de son bras séculier. Rendez-vous compte! Il lui faudrait, une fois retiré, ouvrir et trier par lui-même son courrier, manuscrire sa propre correspondance, la mettre en forme. Adjoindre une suscription, faire les photocopies, les pièces jointes, tout ce qui s'ensuit... sans que que sa collaboratrice lui présentât le travail tout prêt dans un superbe classeur. Il devrait enfin cacheter, affranchir ses lettres au bon tarif et les poster en n'omettant pas d'en garder des doubles. Quelle vie! Comment s'en sortirait-il tout seul, ce grand gamin? Apparemment, ce n'était pas ce qui le tourmentait le plus....
  - Bon, ce n'est pas tout ça... je vous laisse le soin d'ajouter les formules d'usage à ma demande de mise à la retraite. Et surtout de la discrétion, je vous prie!
« Voilà au moins, pensa-t-elle, quelque chose qu'il n'avait pas besoin de spécifier...»
  - Maintenant, Laetitia, vous pouvez disposer!

Laetitia Basta ne comprenait pas qu'on fît tant d'histoires pour arrêter de travailler. En bonne Corse qu'elle était, elle y parvenait chaque jour à cinq heures sans se donner le moindre mal. Trois ans d'âge seulement la séparaient de son chef. La différence avec lui, c'est que son propre départ passerait inaperçu. D'ailleurs, elle s'en fichait. Elle remballerait le tricot sans regret. C'est le propre des petites gens que de passer la porte sans qu'on les remarque. Elle échapperait ainsi à d'importants changements qui se préparaient dans le service: les simplifications qui compliquent l'existence, les compressions d'effectifs qui dilatent les tâches; concrètement, le durcissement des cadences de travail. Les « bizuths », pour employer le jargon du chef, négocieraient le virage beaucoup mieux qu'elle, avant de laisser la place à d'autres encore plus jeunes qui affronteraient les virages suivants.

Adhémar de Sambucy Hautécourt, demeuré seul dans son bureau, s'enferma dans un profond mutisme. Il était comme prostré. Les feuilles de chêne sculptées qui ornaient sa bibliothèque papillonnaient devant ses yeux. Devrait-il vraiment quitter tout cela? Oui, il le fallait bien, hélas.

Pour l'instant, le vieil homme n'avait rien d'autre à faire qu'à ronger son frein, c'est-à-dire se remémorer sa brillante carrière. Il en ressassait les étapes successives en prévision d'un hypothétique discours d'adieu, plein de traits brillants et perfides à l'encontre de ses persécuteurs. Il leur décochait par avance « la flèche du Parthe ». Peut-être aussi partirait-il sans faire de discours, ni saluer personne. Surtout pas le ministre et sa clique. Un jour, il écrirait ses Mémoires. Il raconterait tout. « Ma vérité sur l'âne de Lénojac », oui, ce serait un titre « accrocheur ». L'ouvrage ferait un tabac.

A d'autres moments, la retraite lui apparaissait sous un jour plus réaliste, comme une architecture qui présente plus de vides que de pleins. Moins comme une nouvelle existence qu'un sursis, une sorte de parenthèse entre le bureau et le cercueil. Ce jour-là, il deviendrait « Monsieur Tout le monde ». Oubliant la liste de ses nombreux mérites professionnels – il devinait que ses états de service importeraient peu par la suite - Adhémar repassait « en boucle » le film de sa vie. La vraie. Mille souvenirs, agréables ou pénibles, touchants ou drôles, trottaient dans sa cervelle. Un long tunnel (trente sept ans et demi, pensez donc!) séparaient sa sortie de l'Ecole de la fin annoncée de sa vie active. Un côté du tunnel avait engouffré sa jeunesse, l'autre s'ouvrait sur le troisième âge. Une « adolescence à l'envers », il avait lu ça dans Benoîte Groult (9). Peut-être apporterait-il un jour son propre témoignage. Pour l'instant, mieux valait ne pas y penser.

(à suivre...)

Notes et commentaires:

  1. Voir sur le blog la nouvelle « Pauvre Gaspard ».

  2. Ce titre a disparu avec la réforme de 1965. L'ancienne Conservation des Eaux-et-Forêts du Languedoc se trouvait en réalité à Nîmes.

  3. Jusqu'à la loi Fillon, c'était la durée requise. Hélas ensuite....

  4. « Pollice verso » signifie « pouce tourné » (vers le bas).

  5. Périphrase de Conseil des Ministres reprise en part ironique dans le « Courrier des lecteurs » de la revue Télérama (juilet 2008).

  6. Selon un mot de Jacques Grello.

  7. Citation de « Pierrot le fou », célèbre film de Jean-Luc Godard (1965).

  8. L'expression signifie en langage administratif que le bénéficiaire ne touchera sa pension qu'à soixante ans révolus.

  9. « La touche étoile ».

  10. Autre clin d'oeil cinématographique: « L'homme qui murmure à l'oreille des chevaux » (Robert Bedford)

  Photo de l'auteur. Illustrations de Pascale Atgé-Coll.


Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Conte drolatique
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Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /Sep /2008 08:40

Anthropiques Tropiques.

« Patchin, patchan, lou cant de l'alaoude,

Patchin, patchan, tchancayres que van... » (1)

Miqueù Gieure (2)

 

    Mi-août. Le chat miaule. Au soleil, midi net. Ses rayons acérés griffent le tronc des pins, percent les frondaisons, filtrent sous les nuages.

    Ciel plombé. Pas de vent. Dans l'enfer végétal, la chaleur monte: air moite et languide torpeur de l'été. C'est l'effet de serre en raccourci.

    Fougère arborescente et lianes... tout évoque la flore du Houiller, dans un cadre naïf: le douanier Rousseau doit être passé là! Du monde de l'osmonde (3) au corps grêle des prêles, tout s'enchevêtre ici. Tout est exubérance, artifice, entrelacs.

    Rareté botanique au coeur de la mangrove (4), une fleur d'Hibiscus sauvage (5), insolite et pourpre éclaboussure.

    Le vif courant charrie une eau ferrugineuse; rouge sang: la couleur sombre de la garluche (6), dure concrétion qui vous pique et vous coupe.

    Le batelier connaît ces haut-fonds insidieux. Remous et tourbillons signalent les rapides qu'une barque à fond plat franchit en zig-zaguant. Nul risque d'échouer sur un seuil d'alios (6)....

    Eclair bleu: vol en piqué du martin-pêcheur... Un cri rauque: on entend le pic-vert ricaner. Roucoulement de tourterelles, contrepoint au chant de l'alouette, un peu plus loin.

    Comme des chants d'oiseaux, les mots d'ici sont pleins de timbres gutturaux. Faits de bric et de broc, de traoucs et de trounques (7), de l'entre-choc des « x », du sifflement de l' « s » et de l' « h » aspiré. Adichats (8): Arjuzanx, steack Seignanx, oeil de Linxe (9). Marais d'Orx: « r » qui roule, et monte sur ses tchanques (10).

   

Ainsi va le vent d'ouest, de la mer à l'étang. Au mitan du parcours, le pont de Pichelèbe (11) joint l'infini des flots à l'océan des pins. Clairière au fond des bois. Loin des lieux habités, un abri de pêcheurs. Jeux d'eau, puits de lumière tiède et clapotis. Plagette. Sur la rive, pleur des cyprès chauves. Ces arbres enrhumés se mouchent par les pieds! Ils ne manquent pas d'air par leurs protubérances. Ces morts-vivants, surgis du marécage obscur, tendent vers le passant leurs membres décharnés, obscènes excroissances. (12).

 

 

    Casiers, nasses, verveux, tous ces pièges tendus, attendent leur victime: une anguille argentée. Dévalant le courant pour aller, loin d'ici, frayer sur un rivage au nom mystérieux. Celle-ci n'atteindra pas la mer des Sargasses! (13). On la tire de l'eau, pantelante, poisseuse. Un dernier spasme agite, au contact du couteau, ce corps écorché vif, tronçonné, mis en broche, et jeté sur la braise ardente, ruisselant de graisse. Dévoré brûlant: un vrai festin!

    Plus bas, vers l'embouchure, on nomme « lette blanque » (14) un paradis perdu de sable éblouissant. Cette côte sauvage était jadis déserte. Les naturels chassés reviennent au galop pour vivre heureux et nus, comme à l'aube des temps. A qui les laisse en paix, respecte leurs coutumes, ces gens ne manifestent pas d'hostilité. On les dit hospitaliers à l'étranger venu visiter ce pays proche et lointain. Car ici, l'Amazone a nom: courant d'Huchet.

 

Notes et commentaires:

[Photos de l'auteur]

 

  1. « Clopin-clopant, au chant de l'alouette,

Clopin-clopant vont les échassiers.... »

  1. Michel Gieure, poète landais.

  2. Osmunda regalis L.

  3. Formation impénétrable spécifique des eaux marécageuses dans les régions tropicales, la mangrove est constituée d'un fouillis de fortes racines (palétuviers...)

  4. Arbre tropical à belles fleurs de la famille des Malvacées. Espèce emblématique du courant d'Huchet, où elle pousse à l'état spontané.

  5. L'alios, appelé localement « garluche », est un grès rougeâtre ou noirâtre, imperméable, qui se forme par agglutination de la couverture sableuse.

  6. Souches de pins coupés.

  7. l'« adieu » gascon signifie aussi « bonjour! »

  8. Noms de villages landais.

  9. Echasses.

  10. Nom de lieu-dit, signifie littéralement « Pisse-lièvre ».

  11. Les cyprès chauves, comme les palétuviers, émettent des « pneumatophores », organes respiratoires émergeant de leurs racines.

  12. L'anguille adulte « dévale » en direction de cette vaste région de l'Atlantique nord, couverte d'algues. Plus tard, ses alevins appelés localement « piballes » remonteront le courant... s'ils n'ont pas été pêchés auparavant.

  13. « Plage blanche ». L'embouchure du courant d'Huchet se situe à Moliets, près d'Hossegor.

Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Carte postale insolite
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Mardi 23 septembre 2008 2 23 /09 /Sep /2008 17:18

Les chasses du Baron Gourgaud

« The most dangerous game » (1)

 

                                        

Escale à l'Île d'Aix. Il fait beau. Calme plat. Le temps s'est arrêté parmi les passeroses (2).

Village quadrillé par des rues - au cordeau. L'habitat ilien est uniforme, bas. Une succession de maisons de poupées, avenantes avec leurs façades fleuries. Murs blanchis à la chaux, pimpantes ouvertures: fenêtres et volets sont peints en bleu-charrette.

Au dessus d'une porte, un drapeau tricolore. Il indique l'accès du Musée africain, une bâtisse oblongue, ancien casernement.

L'Afrique est loin pourtant des côtes charentaises... Que peut faire en ce lieu ce musée étonnant? Juste en face, on voit la Maison de l'Empereur, dont le Baron Gourgaud a fait un Mémorial. (3)

Ici finit le vol de l'Aigle. Ici commence la légende. Gourgaud - l'officier d'ordonnance – suit en exil Napoléon à Sainte Hélène. L'arrière-petit-fils achète la maison cent ans plus tard. Il est milliardaire et baron. Ce moderne Nemrod est doublé d'un mécène, il laisse deux musées à la postérité. Souvenirs impériaux et collections de chasse: on passe allègrement de l'un à l'autre thème avec un seul billet. Sans complexes, des estivants – déshabillés - recherchent en ce lieu le refuge et l'abri , quand dardent les rayons du soleil de midi.

Lumière artificielle, ambiance feutrée, accueillent l'arrivant. Voici le visiteur en mal de sensations promu grand voyageur, sans risque d'accident ni d'insolation. Ah! La brousse, Monsieur, lieu de tous les dangers! Des fauves empaillés guettent dans la pénombre. Tam-tam. Rythme obsédant de sourdes mélopées. C'est l'Afrique profonde à l'heure coloniale, survivance d'un temps qu'on croyait révolu.

Le gardien du musée, ancien légionnaire, un nouveau Tartarin mâtiné de Rambo, fleure bon l'after shave au lieu du sable chaud. La faune tropicale est sans secret pour lui.

Les touristes curieux sont rassemblés en groupe. « Nous allons commencer par le Dodo », fait-il.
  - Dodo? Veux pas dormir ici! fait un marmot.
Sa mère le console, il dormira bientôt. Le guide poursuit la visite, imperturbable:
  - Le Dodo, vous l'avez maintenant sous les yeux. C'est un oiseux oiseau, vaniteux volatile. Oui, c'est un gros canard qu'on a trop canardé. Cette espèce habitait jadis l'Île Maurice. Il y a deux cents ans qu'elle est éradiquée.

Une étudiante U.S. (une écolo) s'indigne:
  - It's a shame! Shocking! Pourquoi n'a-t-on pas pris les mésioures de protec- chieune appropriée?

Un Frenchie intervient:
  - Et vous, les Amerlos, qu'avez-vous fait dans le passé de vos Indiens?

Elle marque le coup:
  - J'exige des ex-kiouses!
  - On se calme, keep cool! fait le guide. A présent, retrouvez en Egypte, au pied des Pyramides, le dromadaire blanc que monta Bonaparte....

Querelle d'écoliers:
  - Ah! Quel chameau! fait l'un,
  - Tu n'y es vraiment pas, c'est un dromaludaire! dit l'autre à son copain. Un chalumeau, z'aurait deux bosses, tu sais bien!
  - Du haut de cette bosse, un siècle vous contemple, et non quarante... reprend le guide un brin pédant.
  - Avant qu'il soit longtemps, remarque un visiteur, les mites auront fait mourir cet animal (dromadaire ou chameau) d'une seconde mort.
  - Pourtant, nous n'avons pas pleuré la naphtaline!

Sur ces mots, on retourne à Max l'explorateur.
  - La vitrine suivante évoque le Kénya.
  -Tableau de chasse au pied du Kilimandjaro: un buffle, une gazelle, un rhinocéros blanc, trois zèbres, deux dik-dik et cinq panou-panous.

On l'écoute d'un air béat. Bien peu de gens retiendront les noms bizarres qui défilent. Le premier de la classe - un garçon boutonneux- note fébrilement ces mots sur son carnet. Il pose une question. Pas celle qu'on attend:
  - J'aimerais bien savoir: le zèbre est-il, Monsieur, noir à rayure blanche ou blanc rayé de noir?

Le guide embarrassé s'adresse à l'assistance.
  - Quelqu'un peut-il répondre? [....] On verra ça plus tard! Nous arrivons au bord du lac Tanganyika. Tableau du jour (je cite): éland du Cap, bubale, guererouk, onyx, panou-panous... Tout le monde me suit? Pas de question? C'est bien! Diorama suivant: la chasse à l'éléphant....

Rambo s'anime. Il s'échauffe. Il se prend pour le baron sur la photo, posant un pied sur l'animal vaincu, l'air conquérant: fleur au fusil, cigare au bec, treillis ouvert, le casque colonial bien campé sur sa tête.

Les gosses s'extasient: « Dis, t'as vu ces défenses! »
  - On reconnaît Babar à ses grandes oreilles!
  - Pantalons pattes d'él', ça trompe énormément!

Pour conclure, c'est la question à mille francs:
  - Devinez, les enfants, lequel parmi ces fauves, est le plus redoutable gibier: l'éléphant?... Le lion?... Le léopard?... Le tigre?... Ou...? Personne ne sait, les avis se partagent.  
  - Eh bien, ne cherchez plus, c'est le panou-panou!

L'écolier se décide à poser «la » question:
  - Monsieur: « panou-panou », qu'est-ce que ça veut dire?
  - Eh, tu sais bien, petit! Cette bête affreuse, noire avec des lèvres épaisses, qui s'écrie: « Pas nous! Pas nous! » quand le chasseur la tient en mire.

 

Notes et commentaires:

 

  1. Référence au film de Ernest B. Schroeseck et Irving Michel: « Les chasses du Comte Zaroff » - 1932 – « The most dangerous game » est le titre original de cette oeuvre.

  2. Il s'agit de roses trémières.

  3. Napoléon séjourna du 12 au 15 juillet 1815 dans la maison du gouverneur de l'île d'Aix, sa dernière étape en terre de France. C'est là qu'il signa son acte de reddition au Prince Régent d'Angleterre, puis embarqua pour Sainte Hélène. Son Officier d'ordonnance, le Général Gourgaud, fait partie des compagnons d'exil. Le baron Gourgaud est l'arrière-petit-fils du précédent. Il achète la maison de l'île d'Aix en 1925, y rassemble des souvenirs impériaux et la lègue après sa mort aux Musées nationaux en me temps que ses collections aficaines.

  4. On remarquera que cette espèce énigmatique termine invariablement les tableaux de chasse comme le raton-laveur conclut un « inventaire à la Prévert ».

Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Carte postale insolite
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Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /Sep /2008 21:07


"BOUTEILLES A LA MER"



...  "Son imagination se mouvait dans un espace virtuel, peuplé de fantômes et de fantasmes. Au fond, se disait-il, ce ne sont pas les choses qui comptent, mais l'apparence des choses. Sa plume s'égarait dans l'univers romanesque, laissant sur cete grève battue par le ressac et le vent une trace d'écume au contour incertain".

                      Jean-Claude Boyrie  - "Les Baladins du contre-temps".

   L'intégralité de cette nouvelle, en même temps que d'autres textes en prose, poèmes formels ou libres, cartes postales insolites, haïkus... figure (en cinq morceaux!) dans le présent blog. Ceci complète diverses contributions aux Ateliers d'écriture d'Antigone (ADRA Montpellier) qu'on trouvera sur le site professionnel de Carole Ménahem-Lilin (http:www.canalblog/Ateliersdecrits.com/publics/).

   Les fichiers correspondants peuvent être bien sûr communiqués en format word à ceux qui en feront la demande.

  Il s'agit ici de propositions sans rapport direct avec le travail collectif, ne répondant donc à aucune "consigne" particulière. Des objets réputés inutiles, épars et vains, ceux dont on ne sait que faire.
Des épaves
échoués sur le rivage que le promeneur ramasse ou dédaigne à son gré. Des confidences "mises en bouteille " et "jetées à la mer" comme faisaient autrefois les marins naufragés, dans l'espoir que quelqu'un les recueille et y trouve quelque chose... ou rien, peut-être.




Des amis "de plume" ou "de pinceau" sont cordialement invités à apporter leur contribution littéraire ou picturale à ce blog, qui se veut avant tout récréatif.

   Le but est de fixer l'impression de l'instant (voir haïku: "Mieux vaut ici maintenant que nulle part demain...", de l'exploration du temps qui passe, d'une forme d'introspection (recherche identitaire), du souvenir d''évènements heureux ou fâcheux, de rencontres réussies ou manquées. Et puis, cette question: "Avons-nous le pouvoir, par la seule force de l'imagination, de refaire un épisode de notre propre histoire?", qui ramène à celle des rapports entre l'écriture et la vie.

Bien entendu, les pistes sont brouillées, les personnages avancent masqués, le message, s'il existe, est crypté.

   "Bouteilles à la mer",
tel est le titre générique que j'entends donner à ces pièces diverses, non destinées a priori à la publication.

   C'est pourquoi toute réaction extérieure sera la bienvenue dans la rubrique "Commentaires" réservée à cet effet!

Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : Portail d'entrée
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