Séquence II. Quand Gaëlle s'en mêle....
Pour Gaëlle Pasco-Talc, la retraite ne représentait qu'une échéance lointaine. En français qui s'cause, il lui restait au moins douze ans « à tirer », plus « le rabe » si le régime s'aggravait entre temps. Pas grave, au fond: l'informaticienne aimait son taf. On la surnommait à la Conservation: « celle qui murmure à l'oreille des ordinateurs » (10). Véritable « fée du logis », elle avait un talent incroyable pour détecter les pannes, prévenir les incidents, réparer les machines malades, inventer des procédures, trouver des raccourcis. « Soyez paresseux! » conseillait-elle aux néophytes. A juste raison. En informatique, c'est comme ça, ce sont les tâcherons qui ont tort.
Son savoir-faire lui conférait dans le service une certaine aura. Nul n'osait se colleter avec une personne aussi incontournable. Une fois passé leur moment de froid, Laetitia, qui la jalousait pourtant, s'était réconciliée avec elle. On n'est jamais assez prudent.
Voilà pourquoi les deux femmes se retrouvaient à la pause-café pour échanger les potins du jour.
« Alors, comme ça, on dit que le Singe va tirer sa révérence... » hasarda Gaëlle, plaidant le faux pour savoir le vrai. Malgré les précautions de Laetitia, le bruit de la mise à la retraite anticipée de leur chef commun, né d'une indiscrétion (allez savoir la source...) s'était répandu comme une traînée de poudre. Tout de même cette image simiesque était déplacée, s'appliquant à Monsieur le Conservateur! Hors de sa présence, le personnel était fort loin d'adopter une attitude compassée. Meilleure preuve: certains commentaires qui circulaient, du genre: « Il est temps qu'il s'en aille! Le Singe commence à sucrer les fraises! »
Laetitia ne releva pas l'irrévérence des propos de sa jeune
collègue.
- Tout le monde doit partir un jour... lâcha-t-elle évasivement.
C'était un aveu. Gaëlle avait confirmation de la fameuse nouvelle et voulut en savoir plus.
- N'y a-t-il pas comme un rapport avec l'affaire de l'âne? insista-t-elle perfidement. Toute la Presse en parle. Y'a qu'à voir
le « Canard débridé » de mercredi dernier!
- Je ne lis pas les journaux, répliqua sèchement Laetitia. Surtout pas au bureau comme certaines!
- Et pan sur le bec! Gaëlle marqua le coup et se fit plus conciliante.T'as pas l'impression qu'il déprime
grave, le Singe?
- Toi, tu me saoules, à la fin. Arrête un peu d'appeler ainsi Monsieur de Sambucy. Un homme si compétent! Si dévoué! Jeté comme une vieille chaussette! Mets-toi à sa
place!
- Enfin, quand on fait une gaffe, ça craint!
- Tais-toi, tu n'es pas juge!
- Toi non plus, espèce de chipie!
- D'accord, admit-elle. Cela arrive à tout le monde de faire des boulettes... Ensuite, il faut assurer.
Gaëlle réfléchit un instant et poursuivit: « Bon, c'est pas tout ça, qu'est-ce qu'on fait pour lui? »
- Là, tout de suite? Je ne vois pas... Nous avons six mois pour y réfléchir. C'est le fameux « délai de jouissance différée ».
- Ben, ma vieille, six mois à tourner en rond! J'aimerais pas être à sa place. Il faut lui trouver un dérivatif, à cet homme!
- Et tu penses à quoi?
- Sais-tu? J'ai une idée... enfin, une piste. T'avais pas dit une fois que lorsqu'il était jeune, le chef faisait du théâtre amateur?
- Oui. Même qu'il m'a confié le nom de son groupe: « Les Baladins du contre-temps » (1). Je me demande entre parenthèses où ils ont bien pu pêcher un titre pareil.
- C'est pas nos oignons, coupa Gaëlle. Ce qui importe, c'est de retrouver les anciens amis. Combiner quelque chose avec eux. Pour qu'ils soient là pour son départ.
- Tu as raison, ça lui ferait sûrement plaisir.
- O.K. Mais il nous faut des noms et des adresses.
- Je les pomperai sur son carnet perso, ce n'est pas galère.
- Méfiance, tout de même. Si le groupe en question remonte à Mathusalem, l'info risque d'être un peu périmée, il va falloir se peler la mise à jour!
- Toi qui surfes sur internet comme qui rigole, tu es bien placée pour le faire.
- Il existe un site appelé « perdudevue » qui permet la
recherche d'anciens amis lorsqu'on en a perdu la trace (2). Je vais aller dessus. Je ne garantis rien, mais si de ton côté tu me fournissais un max d'indices, cela pourrait aller plus
vite.
- On peut essayer, conclut Laetitia, l'essentiel est de faire discret.
Le jour suivant, la fidèle assistante entreprit avec une prudence de Sioux la chasse aux informations. Ce qui ne fut pas facile. Très prolixe lorsqu'il parlait boutique, Adhémar était avare de détails lorsqu'il s'agissait de sa vie privée. Laetitia fractionna la difficulté. Elle appliqua sans le savoir un principe cartésien connu, consistant à tirer crin par crin la queue de l'âne (Gaspard?) plutôt que chercher à la faire venir d'un seul coup. Précaution élémentaire: ça lui éviterait de recevoir une bonne ruade. En l'occurrence, chaque crin était une composante du groupe, id est un(e) baladin(e).
Il n'y eut pas besoin d'aller loin pour retrouver Bernard Fabregas dit
« Nanard le procrastinateur». Procrastiner, c'est « ne jamais
accomplir le jour même ce qu'un autre peut faire le lendemain » (3). Nanard était notoirement engagé dans la vie publique en tant que Maire-adjoint de Coste-sèque, un village voisin du Clapas. Sa photo paraissait souvent dans le
« Réveil du Midi ». Notable au sourire de commande, c'était un habitué de la chronique locale. Il avait, comme on dit, pris « de la bouteille », c'est-à-dire, de l'expérience
politique, la photo traduisant aussi: de l'âge et du ventre. Avec son front dégarni, la petite queue de cheval par derrière, cet ancien soixante-huitard aurait pu figurer dans la
rubrique « les nouveaux beaufs » du Canard débridé. Parodiant Brassens, il soutenait dans une interview qu'on trouve « autant de jeunes cons que de vieux cons » et se vantait qu'il y eût plus d'idées sous un crâne dégarni que dans une tête échevelée. « Ce vieux ringard n'a pas remarqué que les jeunes d'aujourd'hui ne portent
plus les cheveux longs » ironisa Gaëlle.
- Dont acte. Appelle plutôt le secrétariat de la Mairie de Coste-sèque! répondit Laetitia.
Le standard de l'hôtel de ville était embouteillé.
- Essayez un peu plus tard, fit une voix pâteuse au téléphone. Monsieur Fabregas anime une manifestation culturelle en ce moment. C'est la journée des « Pailhasses ».
Gaëlle éclata de rire:
- Tu parles d'une manifestation culturelle! Les « pailhasses » courent les rues de Coste-sèque en s'envoyant à la figure des excréments et de la suie! (4)
- Hé bé! Toi qui es toujours tirée à quatre épingles! Ce n'est pas le jour à t'y rendre!
- Bof, s'il fallait absolument.... On peut toujours enfiler des fringues qui ne craignent rien, ou qui passent à la machine. Enfin, laissons tomber pour le moment.
En fin d'après-midi, l'appel fut réitéré. Cette fois avec succès. Les deux femmes
purent joindre le fameux Nanard, un personnage manifestement imbu de lui-même et de l'importance de ses fonctions, encore tout excité par sa folle journée.
- Adhémar part à la retraite? fit-il étonné. Voilà qui n'est pas près de m'arriver! En politique, c'est connu, on ne sort que les pieds devant. Enfin, on va fêter ça.... Réactiver les
« Baladins » ? Pourquoi pas? C'est une bonne idée! ...Notre ancien groupe était sympa, vous pouvez compter sur moi.... Passé le Carnaval, bien sûr, vu que c'est une période de
charrette.... enfin, si nous avons six mois pour répéter, c'est bon!
- Et d'un! conclut Gaëlle en raccrochant.
Brice Denys (leur second objectif) s'avéra plus difficile à cibler. Adhémar de
Sambucy l'avait perdu de vue ou faisait semblant. Brice était le plus jeune des Baladins, quelque peu « déviant » (selon son expression) par rapport à la morale commune. «
Qu'entendez-vous par là? » lui avait demandé Laetitia, d'un ton faussement innocent.
- Eh bien, si vous tenez à le savoir, Brice est du genre fétichiste. Au cas où vous apprécieriez les dessous chic (ce que je ne veux pas savoir), ajouta-t-il en manière de plaisanterie,
Brice tient boutique à Falbala-les-Flots.
Laetitia avala sa salive, Gaëlle au contraire jubilait.
- Celui-là, au moinsse, on a intérêt à le trouver! Ce sera une relation utile!
- Pour ce qui me concerne, la lingerie chic, assez peu pour moi, sauf au moment des soldes.
- Rien de tel pour vider les bourses des hommes. Ton problème, c'est que tu n'as pas d'homme....
L'informaticienne alla sur les « pages jaunes », où elle trouva
sans peine l'adresse du magasin, curieusement baptisé: « Denys et
d'ailleurs ».
- Tiens! fit-elle, il y a un lien avec un autre site qui s'appelle « sensdessusdessous ».
- Vas-y toujours!
- Pan sur le bec et pile dans le mille! poursuivit Gaëlle. Je m'en doutais, la boutique de lingerie n'est qu'une couverture. Il s'agit en réalité d'un club échangiste. On y trouve plein
d'annonces coquines. Je vois aussi que ledit club recrute en ce moment des hôtesses....
- Tu serais candidate, toi?
- Pourquoi pas? à tenter en tous cas, ça rapporte sûrement plus que l'Administration.
Gaëlle envoya un message électronique à l'adresse indiquée. La réponse ne se fit
pas attendre. Brice Denys se déclarait « disponible à tout moment », plus particulièrement « entre baise heures et baise heures trente ». Tout un programme. « Et de
deux! » conclut Laetitia, philosophe.
- Qu'est-ce qu'on risque à y passer en fin de journée? hasarda Laetitia.
- Rien, sinon de faire grimper un peu plus notre taux d'alcoolémie!
- Attention! Tu sais que pour déguster dans les règles, il faut recracher après...
- Pouah! Quelle horreur! Ou plutôt, quel dommage!
Les deux femmes se rendirent après leur travail à Lonthomont. Glouf leur parut
d'un naturel sympathique et chaleureux. « C'est une qualité première quand on fait le métier de caviste », observa Gaëlle. Il leur proposa d'emblée un ballon de « Baume de la
Comtesse » et les langues se délièrent aussitôt.
- Nous formions une fine équipe avec Adhémar et ses copains, confia-t-il. Dommage que le groupe se soit ensuite dissous. Les Baladins ont pris ensuite des voies différentes.
- Vouais, c'est ce qui nous semble. Mais parlez-nous plutôt de Monsieur de Sambucy, fit Laetitia, curieuse. J'ai du mal à l'imaginer sur les planches. Est-ce qu'il était doué pour le
théâtre?
- Vous voulez dire qu'il jouait comme un pied! Nous l'avons confiné dans les fonctions de scénariste. Là, je dois reconnaître qu'il se débrouillait pas mal.
- Et comment l'avez-vous connu?
- Il y a très longtemps, en coopération. Adhémar était forestier, Brice animateur scolaire en brousse. Nous faisions jouer « Le Bourgeois gentilhomme » aux petits Malgaches. Cela
fonctionnait assez bien, en dépit d'une mise en scène nécessairement décalée.
- Ce qui explique votre passion commune du théâtre...
- Mon itinéraire personnel est un peu compliqué. Je descends d'une famille de Russes blancs, émigrée en France au milieu des années
vingt. Tous des artistes. Je n'ai fait qu'un bref passage au Séminaire. Je n'avais pas la vocation pour prier le Bon Dieu.... Par contre, c'est là que j'ai contracté le goût des femmes et celui
du vin de messe. Mon emploi actuel réunit les deux. « Zen dans mon
job », telle est ma devise (6).
- Comment avez-vous trouvé cet emploi?
- Brigitte de Lonthomont (l'actrice, alors propriétaire du château) cherchait un sommelier qui pût être aussi son Directeur de
Conscience et son Maître de chapelle... Une chapelle, soit dit en passant, « où l'on n'entre qu'à deux genoux »! (7)
- On connaît la chanson! rigola Gaëlle.
- Trêve de digressions, j'en viens à ce qui nous amène, intervint Laetitia. Pensez-vous qu'il soit aujourd'hui possible de concocter un nouveau spectacle avec les Baladins?
- Pourquoi pas? Pour ce qui est des répétitions, on pourrait les envisager ici même au caveau. Quant au spectacle lui-même; si nous arrivons à monter quelque chose, il pourrait avoir lieu
en plain air, sur la terrasse du château. Si le temps s'y prête et si Brigitte est d'accord. Mais ça, je m'en occupe! ajouta Glouf d'un air finaud.
- Votre offre est sympathique, retenons au moins l'idée! fit Laetitia. Pour le reste, attendons d'avoir contacté le reste du groupe. Il y avait, paraît-il, deux femmes...
- Exact: Ghislaine Popote et Soledad Mariposa.
- Pouvez-vous nous aider à les retrouver?
_ Pour ce qui est de Ghislaine (dite autrefois « Ghis' l'Allumeuse: celle qui rendait les hommes fous), il ne faut pas compter sur elle. Elle est aujourd'hui grand'mère et vit au
diable (à Vauvert).
- Et l'autre, celle que vous nommez Soledad?
- Ah, l'Espagnolette? Adhémar en était amoureux. Je parle d'il y a quinze ans, bien sûr. Depuis, il a coulé de l'eau dans le Verdanson...
- Qu'est-ce qu'elle fait aujourd'hui?
- Elle est prof'. D'éducation sentimentale, au Lycée Papillon. Occasionnellement, elle écrit des bouquins.
- Super! s'exclama Gaëlle, j'ai toujours rêvé d'être femme-écrivain, tout au moins d'en rencontrer.
- Tu devrais d'abord te réconcilier avec l'orthographe!
- De quoi je me mêle?
- On s'calme! Réglez vos comptes entre vous, conclut Glouf. Voici le numéro perso de Sol. A vous de jouer, maintenant!
- Et de trois! Bientôt quatre! conclut Laetitia.
(à suivre...)
Notes et commentaires:
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Si la troupe a bien existé sous ce nom, ses composantes sont en revanche dans cette nouvelle des personnages quasiment fictifs (attributions et caractères permutés).
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Les sites tels que « copains d'avant » connaissent une vogue croissante.
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Principe militaire connu. "Procrastiner" vien du latin "cras" = demain.
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Il existe à Cournonterral dans l'Hérault un « carnaval des pailhasses » voisin de ce qui est évoqué ici. Chaque année, depuis 1346, des jeunes gens revêtus de sacs bourrés de suie, se roulent dans la vinasse et le purin déversés par tonneaux entiers dans les rues du village. Les plus anciens se mettent à la poursuite des blancs, lesquels, une fois attrapés, sont maculés à leur tour.
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Voir les diverses nouvelles rassemblées dans le recueil « La maison partagée », disponible sur le blog "atelierdecrits".
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... agrémentée d'un contrepet.
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Cf. « Les filles de la Rochelle » (chanson de corps de garde).
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Tout de même, une ombre, un nuage qui s'appelait Gaëlle, avait terni le ciel de leur parfaite entente. Dès l'entrée de l'informaticienne à la Conservation, Laetitia
l'avait considérée comme une redoutable rivale. De quinze ans ans plus jeune qu'elle, bardée de diplômes, entreprenante et douée qui plus est d'un physique avantageux, elle avait, comme on dit,
« le vent en poupe ». Ligne de chance ou ligne de hanches (7), la sienne (de poupe) accaparait les regards de la gent masculine.
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