Présentation

Profil

  • Jean-Claude Boyrie
  • Le blog de Jean-Claude Boyrie
  • Homme
  • 17/09/1945
  • curieux de tout libre penseur aimant la vie
  • Ancien fonctionnaire à la retraite, je consacre mon temps libre aux activités cuturelles (Histoire de l'Art, Ateliers d'écriture). Je participe occasionnellement à des concours de poésie ou de nouvelles, sans préoccupation de publier quoi qu

Recherche

Derniers Commentaires

Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /Déc /2009 06:50
                  Zéro neuf égale quarante neuf.  

« Qu'eus dounc braÿ, amics, que le lane « Amis, est-il vrai que la lande
a gran hoc brusle tot an ? » s'embrase à grand feu chaque année ? »
(Miquéu Gieure, poète landais)



"Capharnaüm", illustration de l'auteur.

« Si par malheur le feu vient à prendre dans ce f... ourbi, ce sera la totale ! »
    L'homme qui vient de prononcer ces mots contemple le désastre et roule une cigarette entre ses doigts. Comme tout Landais qui se respecte, il est petit, maigre et sec.
Il se tient à quelque distance, debout, son béret à la main, dans l'attitude respectueuse de quelqu'un qui, soumis aux lois de la nature, assiste en spectateur impuissant aux outrances des éléments.
    Cet homme s'appelle Laluque, Serge Laluque, fils d'Andréu et petit-fils de Joannis. Ultime rejeton d'une lignée ininterrompue de forestiers et de chasseurs, il joint à ses fonctions de garde assermenté le titre valorisant de président de la Société de chasse de Barsacq-sur-l'Eyre. Une vitrine légale des activités les moins avouables de ce moderne Raboliot ! Il faut savoir que le braconnage fait presque figure de service public sur un territoire qui compte plus de cervidés que d'habitants.
    Ces derniers n'étant pas forcément porteurs de permis, ni surtout tireurs à balles....
Invisibles mais actifs au milieu des arbres tombés, les chevreuils s'en donnent à coeur joie. Le 24 janvier 2009, le domaine familial Ducourneau-Lalanne, comme tous ceux des environs, fut balayé par une tempête dévastatrice, bizarrement affublée d'un nom à consonance germanique : « Klaus ». Après le passage de l'ouragan, la grande Lande ressemble à un jeu de jonchet. Le massif jugé dangereux est fermé au public. Seuls les professionnels tentent de se frayer un passage dans ce fouillis impénétrable. Il aura fallu des mois pour restaurer les accès et mesurer l'étendue des dégâts.
    Serge ne laisse rien transparaître de son émotion. Qu'ont à faire les sentiments en de telles circonstances ? Pourtant, le pignada, la forêt de pins, cet « infini départemental » selon l'expression d'un auteur gascon, représente le travail de toute sa vie, comme il fut l'objet des soins attentifs de ses parents et grand-parents. Il le sera moins de ses enfants, lesquels risquent bien de mésestimer son labeur et de juger vains ses efforts....




"Grille-pin", illustration de Michèle Jolly.

    Mil neuf cent quarante neuf. Dix neuf août. treize heures.
    L'air est étouffant, une odeur âcre imprègne l'air. Déjà, les enfants du pays savent de quoi il retourne, on sent au frémissement de leurs narines qu'ils ont tout compris : cela sent « le roussi » !
    Alerte à l'incendie. Mobilisation générale, on sonne le tocsin.      
    Aux cloches de Barsacq font écho celles de Trensacq, Commensacq, Arengosse... .
    Les demeures assoupies dans la torpeur méridienne se vident leurs occupants. Hommes, femmes,enfants, toute la population valide s'assemble sur la place du village. Au mitan de ce beau jour d'été, on pourrait croire que la nuit va tomber, tant la fumée obscurcit le ciel. 5.
   Un ciel sans nuage, n'était ce liséré pourpre à l'horizon.... C'est la mort et la désolation qu'il propage. Le fléau n'épargne rien sur son passage, une pluie de cendres s'abat sur la région.
    Pinède en feu. Le ciel est obscurci par la nuée ardente. On se croit à la fin du monde – ou son début. Les pommes de pin fonctionnent comme autant de bombes à retardement.
   Le massif au coeur de braise rougeoyante explose, projetant loin, très loin, des gerbes d'étincelles.
   La vapeur ardente se propage d'arbre en arbre, éclabousse les cimes. Les flammes bondissent, attisées par un vent violent, qui tourne et se retourne sans cesse, déjouant l'artifice du contre-feu.
     Que sert aux sauveteurs de lutter à mains nues contre un phénomène implacable dont l'ampleur ne cesse de croître ? En tentant de battre la broussaille avec leurs dérisoires branchages, quatre vingt d'entre eux ont péri sur le front de flammes, victimes des caprices du vent.

   Les pluies d'automne sont venues, l'aouguitch (molinie) a repoussé, le printemps fait verdir la lande désolée, elle se couvre de brande et genêts odorants. Le paysage est chaotique, la piste cahotante. La vieille traction avant progresse à grand-peine au milieu des troncs mutilés, des branches carbonisées, aiguilles, pignes et morceaux d'écorce calcinés.
   Quand la voie devient impraticable, il faut poursuivre à pied, Charlotte Lalanne en espadrilles, Andréu Laluque avec ses gros sabots. On n'y voit pas clair, c'est un vrai labyrinthe, mais le garde a ses repères bien en tête. A peine âgé de dix ans, il accompagnait en tournée son père Joannis.
   Précision barbare : pour chaque borne mise en place, ce dernier lui flanquait une bonne torgnole.
    Bien des années après, le postérieur du jeune d'alors a gardé la marque cuisante des opérations de bornage, en sorte qu'il porte toujours en son fondement « la mémoire des lieux ».

    Quelques heures suffisent pour rayer de la carte une forêt. Combien de temps faut-il pour qu'elle repousse ? De nos jours, un demi-siècle et même bien moins, avec des plants sélectionnés et de l'engrais. Du temps de Joannis, la régénération d'un peuplement prenait de soixante à cent ans, en fonction de l'occurrence et du pouvoir germinatif des pignons de pin. Il était d'usage après un incendie de s'en remettre au gré de Dame Nature en la laissant oeuvrer seule.
    Le pignada, tel le Phénix, renaîtrait de ses cendres, ré-ensemencé par les arbres survivants.
     Autant dire par l'opération du Saint-Esprit.
    La pieuse Charlotte Lalanne faisait chaque jour des prières à l'église en ce sens. Peut-être eût-elle été exaucée si elle eût vécu quelques années de plus. Hélas le sort ne le permit pas. Dommage pour elle et son domaine, ce cadeau de mariage auquel elle tenait plus que tout au monde.
    Cette « terrienne » n'avait demandé d'autre présent à son époux, car elle aspirait à des bien plus durables que ces futilités dont rêvent ordinairement les jeunes femmes : toilettes et bijoux.
   Charlotte étant morte sans enfants, son neveu Paul hérita du domaine.... 6.
.... lequel deviendrait par la suite, après qu'il eût lui-même disparu, l'apanage de ses descendants.
    Paul entreprit de refaire les pistes, entretenir les fossés, assainir les terrains marécageux.
Le fidèle Andréu ayant fait, comme on dit, « valoir ses droits à la retraite », son fils Serge prit le relais. Titulaire d'un brevet de foresterie il était à même de programmer avec compétence et suivre efficacement le travail du sol et l'ensemencement, puis les premiers travaux d'entretien.
    Dès le milieu des années 70, les jeunes pins dominaient déjà la végétation, le peuplement prenait bonne tournure; à la fin des années 80 le domaine boisé cessa de faire figure de « danseuse ».
    Enfin (croyait-on) il allait rapporter enfin plus qu'il ne coûtait !

    Au seuil de l'an 2000, nos ordinateurs franchirent indemnes le cap difficile qu'on leur avait prédit.
    Au lieu du cataclysme informatique annoncé, ce fut un cyclone qui s'abattit. Il s'agissait, à dire d'experts, d'un phénomène météorologique d'une ampleur inouïe, n'ayant aucune chance de se reproduire d'ici... mettons plusieurs siècles. Ouf !
    Sauf qu'ils avaient tout faux.... Même les experts peuvent se tromper.
   Car c'était compter sans les changements climatiques présentement attribués au réchauffement de la planète. Cette explication (donnée après coup) en vaut une autre. Qui saura jamais la vérité ?
     Dans l'étrange équation du sort, 09 surpasse 99, lequel valait 49. Traduction concrète en forêt : si les causes varient, les effets demeurent. Ils s'avèrent même de plus en plus désastreux.
    Est-ce bien Serge, ou bien Andréu, ou encore Joannis qui se tient toujours à la même place, figé une attitude humble et pensive ? Il a hérité de son père et son grand-père la manière un peu spéciale qu'ont les gens d'ici de tenir leur béret entre le pouce et l'index, en tenant une cigarette allumée entre le majeur et l'annulaire. Acrobatique, non ?
Mais n'est-ce pas aussi la silhouette imposante de Père que j'ai devant moi ? Il ne peut remarquer ma présence... émergeant d'un autre monde, il prête une oreille attentive aux propos de son garde.
     En arrière-plan passe l'ombre furtive de Charlotte, cette petite femme opiniâtre qui n'eut pas de son vivant le bonheur de voir son pignada prospérer.

     Il faut s'y faire : nous ne sommes que momentanément dépositaires des biens que nous croyons détenir en ce bas-monde. Notre patrimoine ne vaut que par l'amour qu'on lui porte et le soins qu'on lui prodigue. Il arrive aussi que la Nature nous rappelle à l'ordre et nous inflige de sévères punitions.
    Cette leçon, chaque génération qui vient l'interprète à sa manière. L'une estime « qu'il faut retrousser ses manches », l'autre dit « que nous sommes peu de choses entre les mains du Destin ».
    « Celui qui ne se souvient pas de l'Histoire est condamné à la revivre » (*).
(*) Citation en exergue du fichier en ligne « Prométhée » sur les feux de forêts.
Par Jean-Claude Boyrie - Publié dans : nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus